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Crime d’impression : Une nouvelle SF de Cory Doctorow

samedi 14 janvier 2006, par rigas

Une très brève et belle nouvelle de Cory Doctorow. Auteur de science fiction, artisan de la lutte pour les logiciels libres, amateur de choses amusantes. Cette nouvelle a été publiée par la revue Nature et peut être lue en anglais sur le site de Cory Doctorow où se trouve la totalité de ses livres et nouvelles. Elle est incluse dans la collection "Overclocked". [1]

Crime d’impression

Les flics ont bousillé l’imprimante de papa quand j’avais huit ans. Je me souviens son odeur de pellicule fondue dans le micro-ondes et le regard d’intense concentration de papa quand il la remplissait de produit ainsi que l’odeur de produit chaud qui en sortait.
Les flics sont rentrés les matraques à la main, l’un d’eux récitait l’ordre d’arrestation dans un haut-parleur. C’était un des clients de papa qui l’avait dénoncé. La policeinfo payait en produits pharmaceutiques de haute qualité - des produits d’amélioration des performances, des suppléments de mémoire, des booster métaboliques. Le type de produits qui coûtent une fortune dans une pharmacie ; le type de produits que l’ont pouvait imprimer à la maison, si on n’avait pas peur de voir sa cuisine envahie soudain par des mecs grands et gras, les matraques à la main, cassant tout sur leur passage.
Ils ont aussi détruit le buffet de grand-mère, celui qu’elle avait ramené de la campagne. Ils ont aussi détruit notre petit réfrigérateur et le purificateur d’air sous la fenêtre. Mon oiseau a échappé à la mort en se cachant dans un coin de la cage quand l’un des flics gras et gros transformait la cage en un amas de fil de fer informes sous sa botte.
Papa. Ce qu’il a souffert ! Quand ils ont fini, il donnait l’impression de s’être battu contre toute une équipe de rugby. Ils le traînèrent à la porte et laissèrent les journaleux le regarder de près avant de le pousser dans la voiture tandis qu’un porte-parole disait au monde que l’organisation criminelle de papa était responsable de contrebande pour au moins 20 millions et que mon papa, parfait méchant désespéré, avait résisté pendant son arrestation.
J’ai tout vu sur mon téléphone. En regardant les restes du salon sur l’écran, je me suis demandé comment on pouvait imaginer, en voyant notre modeste petite maison, que c’était là la demeure d’un baron du crime organisé. Evidemment, ils emportèrent l’imprimante et la montrèrent comme un trophée aux journaleux. La petite étagère où elle se trouvait auparavant paraissait comme un autel bien vide dans la cuisine. Quand je me suis rendu à la maison pour récupérer mon pauvre petit canari affolé, j’y ai posé un robot de cuisine qui avait été monté avec des pièces imprimées, de sorte à ne pas attendre plus d’un mois avant d’avoir à imprimer des nouvelles pièces mobiles et des accessoires. A cette époque, je savais monter et démonter n’importe quel engin imprimé.
A mes 18 ans, ils ont relâché papa de prison. Je ne l’avais visité que trois fois : lors de mon anniversaire de 10 ans, lors de celui de ses 50 ans et à la mort de M’an. Cela faisait deux ans que je ne l’avais pas vu et il était devenu l’ombre de lui-même. Il avait été handicapé après une bagarre en prison et jetait des coups d’œil en permanence derrière lui comme s’il avait un tic. J’étais pas fière quand le taxi nous a lâché devant la maison et j’essayais de garder une distance loin de ce squelette ruiné et boiteux en montant les marches.
« Lanie, » dit-il en s’asseyant, « Tu es une fille intelligente, je le sais. Tu saurais pas, par hasard, où je peux me procurer une imprimante et un peu de produit ? »
Je serrais mes poings si fort que mes ongles s’enfonçaient dans ma paume. Je fermais les yeux : « Tu as été dix ans en prison, papa. Dix ans ! Tu ne vas pas risquer de rempiler pour dix ans en imprimant encore des robots et des produits pharmaceutiques, des portables et des chapeaux mode ? »
Il sourit. « Je ne suis pas stupide, Lanie. J’ai appris ma leçon. Aucun portable et aucun chapeau ne vaut la peine d’aller en prison. Je ne vais plus imprimer ces trucs, plus jamais. » Il avait une tasse de thé à la main et il la sirotait comme si c’était un verre de whisky, en prenant des lampées avec satisfaction. Il ferma ses yeux et s’étendit sur la chaise.
« Viens là, Lanie, laisse moi te souffler à l’oreille. Laisse moi te dire ce que j’ai décidé pendant les dix ans passés derrière les barreaux. Viens écouter ton stupide papa. »
Je sentis un peu de honte pour l’avoir rabroué. Il avait l’air d’avoir perdu la boule, c’était clair. Dieu seul savait ce qu’on lui avait fait subir à la prison. « Oui, papa ? » dis-je en me penchant vers lui.
« Lanie, je vais imprimer des imprimantes. Des tas d’imprimantes. Une pour chacun. Ça oui, ça vaut la peine d’aller en prison. Ça vaut tout l’or du monde. »

Cory Doctorow

Copyright Cory Doctorow 2006
Traduction : Rigas Arvanitis


- La nouvelle originale en anglais

La nouvelle a été indiquée sur le blog www.boingboing.net/

- Le site de Cory Doctorow
Son dernier livre
Son travail dans la fondation des frontières éléctroniques

- Une traduction espagnole : "Delito impreso" par Ariel Maidana

PS : La réalité commence à dépasser la fiction.


[1Mise à jour et corrections le 31 août 2007. Merci à Schoen pour m’avoir signaler une erreur importante. Aux "fan" de SF, je ne suis pas spécialement un grand lecteur de romans de science fiction. Je suis par contre assez "fan" de tout ce remue-ménage que provoque la possibilité de publier en ligne (voir l’exemple du Wikipen), de s’adresser à des auteurs qui n’existeraient pas sans le net, des lecteurs qui ne seraient jamais venus sans le net (c’est là le grand sujet de prédilection de Cory Doctorow), aux possibilités de développement qu’offre la communication électronique et donc j’apprécie énormement les réflexions et les activités de Cory Doctorow.

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