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学习, 学习 : Innovation, travail et images en Chine

mardi 13 septembre 2005, par rigas

A l’occasion d’un blog sur ces sujets à Pékin.

Un étudiante française (« minglan ») qui effectue des études à l’Université Qinghua (Tsinghua si vous préférez) a ouvert récemment un blog sur ses études. Il contient déjà des contributions intéressantes sur l’innovation en Chine et la vie universitaire à Pékin. Bref, un blog vraiment prometteur.

J’en profite pour amorcer une réflexion et une polémique sur les tendances en la matière. Les efforts de la Chine sont-ils ou pas aussi spectaculaires qu’ils en donnent l’impression ? Est-ce que les magnifiques pôles de développement, et autres centres de recherche ultra modernes cachent une véritable indigence ?

Deux visions du développement technologique

La question n’est pas de pure forme et n’intéresse pas que les « occidentaux » ou les étrangers apeurés par la croissance chinoise. Elle forme aussi le terreau des travaux sur le système de recherche et sa réforme, la croissance technologique de la Chine, la constitution d’un système d’innovation.

Il y a en fait deux visions de la Chine, qui ne semblent pas converger et qui ne semblent pas non plus être en mesure de converger. Une vision assez pessimiste pour les occidentaux, qui voit dans la Chine, un Empire en puissance, qui plus est très autoritaire, sanglant avec sa propre population, et qui du fait de sa volonté de puissance (nationaliste) met toutes ses billes dans le développement de technologies militaires et stratégiques, des technologies assez éloignées des besoins de la population. La réorganisation des instituts de recherche en Chine suivrait aussi ce patron général : ne subsistent plus que les centres de recherche technologique, avec peu de recherches fondamentales, un système de communication défaillant car trop respectueux des hiérarchies officielles —comme le démontre la crise du SARS-, un système d’évaluation de la recherche publique assez faible et opaque.

Une vision plus optimiste se base sur la formidable croissance économique des dernières années. On verra alors le pullulement d’initiatives populaires (divine surprise des Township and Village Entreprises), la volonté des gouvernements locaux de soutenir cette croissance économique locale, la volonté des entreprises de profiter de la création des marchés nouveaux en Chine et leur besoin d’importation de technologies. La rapide croissance des industries chinoises et des sciences et des techniques serait ici le signe immanquable du développement. Dans cette vision le « coût social » du développement économique apparaît presque comme inévitable, à l’image de l’histoire de l’Europe du XIX-ème siècle (pensez à nos mines et nos enfants au travail). La Chine pourrait peut-être alors devenir un Empire, mais entre-temps elle se sera développée.

Un déficit de travaux empiriques

Entre ces deux visions, par manque de travaux appropriés, il n’y a pas moyen d’arbitrer. Ainsi, voici un catalogue de ce qu’on ne sait pas sur la S&T en Chine :

- il n’existe pas de travaux comparatifs entre le pôle de l’informatique de Bangalore et celui de Zhongguancun. Juste quelques points de vue (les Chinois d’ailleurs soutiennent eux-mêmes que la Chine ne fait pas assez d’efforts d’innovation).
- Pas de travaux comparatifs sur les systèmes productifs locaux en Malaisie, Thailande et Chine, qui devraient pourtant être comparables.
- Pas non plus de travaux comparatifs convaincants sur le différentiel d’innovation entre par l’Amérique latine et la Chine. On ne peux lire que des opinions exprimées avec vigueur sur le fait que le Mexique, par exemple, a perdu le coche face à la Chine (mais le fait de remarquer la hausse des importations de chaussures chinoises au Mexique et la baisse concomitante de la production Mexicaine ne modifie en rien l’actuelle position économique des deux pays).
- Il n’y a pas non plus de travaux intéressants de prospective -du moins publiquement -sur la capacité scientifique de la recherche chinoise. Personne n’utilise la base de données type Science Citation Index (SCI) créée par le gouvernement chinois pour y effectuer des travaux sur les tendances de la recherche en Chine. La bibliométrie (analyse statistique des publications) sur la Chine se borne à consulter le fameux SCI dont on sait qu’il n’est pas pertinent.
- Si dans les documents officiels on ne jure que par les biotechnologies et les nanotechnologies et si on peut voir de nouveaux centres de recherche recevoir des sommes importantes pour développer ces domaines, il n’a a en ce moment aucun moyen véritablement fiable de projection de la capacité technologique des laboratoires et entreprises dans ces domaines.
- Pas de travaux sur les entreprises technologiques. Si Huawei et ZTE font très peur aux grandes entreprises mondiales de communications (dont CISCO qui a longuement bataillé juridiquement avec Huawei), rien ne permet de prédire une éventuelle domination de ce domaine technologique par ces seules entreprises : au contraire, on aurait plutôt tendance à penser que ces entreprises deviendront rapidement des concurrents réels de Ericsson ou Alcatel, et entreront dans la même logique économique que ces entreprises mondiales.
- Pas de travaux sur la reconversion des entreprises « technologiques » type PME « collectives » : en effet, bien que la plupart des entreprises qui sont des marques un peu connues en Chine et parfois à l’étranger (Haier, LeNovo, Konka, GREE, ...) soient des entreprises collectives à orientation technologique, il n’y a pas de travaux sur leur évolution technologique.

Bref, il y a un véritable déficit en « intelligence économique » et en travaux sur le système technologique chinois.

L’image à la rescousse

Faut-il vraiment arbitrer entre ces deux visions, la pessimiste et l’optimiste ? C’est souvent les motivations qui sont plus intéressantes que le point de vue. Il y a parmi les pessimistes des va-t-en-guerre déclarés, souvent américains. Il a aussi ceux qui voudraient que la Chine « se ramasse » (comme on dit en français courant) histoire de voir les dirigeants chinois un peu dans la panade ! De l’autre côté, quelques anciens tiers-mondistes et quelques anciens maoïstes voudraient au contraire voir la Chine grandir. Notons le déchirement des alter-mondialistes sur la Chine : ils voudraient bien voir la Chine grandir, mais ne peuvent évidemment pas partager son côté autoritaire et la position officielle chinoise sur Taiwan, le Tibet ou le traitement des musulmans du Xinjiang. D’ailleurs la posture plus politique qu’économique des autorités pékinoise sur la question de Taiwan en fait réfléchir plus d’un. Il faudrait en fait remarquer que la stratégie est aussi une construction sociale, une discipline, et que cette discipline est en ce moment même traversée par des tendances contradictoires.

En Chine, la démocratie ne fait pas alliance avec le développement économique, et c’est bien la première fois que cela se voit de manière aussi spectaculaire. Un journaliste chinois donnait l’exemple de son papa qui avait été persécuté longtemps pendant et après la Révolution Culturelle, et qui finalement avait réussi à émigrer. Du fait de cette histoire douloureuse cet homme ne portait pas le gouvernement chinois dans son cœur... Pourtant il ya de cela deux ans il a effectué un voyage à Shanghai : face aux tours de Pudong sur le Bund (à voir en webcam ici)ce démocrate exilé ne pouvait pas ne pas ressentir une grande fierté. La Chine devenait visiblement un grand pays. Cette légitime fierté est un élément important de l’explication de la croissance de la Chine, de même que l’adverbe « visiblement ».

En effet, la Chine est devenue l’Empire des images. Images de croissance, de richesse, de bonheur. Photos et graphismes aux couleurs toujours très vives -comme les vêtements des enfants -envahissent les villes pour faire la publicité essentiellement de restaurants, produits de beauté et nouvelles résidences (huayuan). Comme le fait remarquer Anne-Sophie Boisard dans sa thèse en préparation, les modes de consommation fabriquent un comportement de classe moyenne plus sûrement que ne le fait leur niveau réel de revenus. Les images ici sont importantes car elles permettent de créer des pôles de référence culturelle, des signes de reconnaissance sociale, mais aussi des constructions de la nouvelle identité chinoise. Le nombre de visages occidentaux sur les publicités à Pékin est moins fréquent que celui de jeunes et beaux garçons et filles hans aux yeux moyennement bridés. Les filles de pub sont des gamines de 16 ans à la peau blanche et bien tendue qui vantent la dernière crème pour blanchir la peau. On sort du super-marché pour aller manger un plat du Xinjiang dans une petite échoppe surmontée d’un gigantesque panneau avec des moutons sur une steppe trop verte pour être vraie. Les nouveaux immeubles pour « nouveaux riches » sont montrés comme des paradis de science-fiction, tours de métal et de verre, impeccablement lustrés et brillants, le sol réflechissant une image de bonheur familial intergalactique. La gadgétomanie des chinois, qui est un vice bien partagé en Asie, provient en partie de cette volonté d’accéder à la nouveauté, une modernité finalement assez ludique dans un univers de travail plutôt terne.

Car les chinois ne sont pas comme les images qu’ils regardent, dont ils s’abreuvent au quotidien dans les journaux et les panneaux publicitaires. Leur vie n’est pas colorée comme les vêtements des petits enfants, images traditionnelles de bonheur et prospérité. A quinze ou seize ans, les jeunes adoptent le sage costume de leur parents et s’habillent en marron, gris et noir. Ils plongent dans une vie où l’insouciance semble absente, où les couleur des murs et des rues forment un dégradé de gris, de marrons et d’ocres.

Cette domination des images et en particulier des photos de couleur (vives) va remplir, me semble-t-il le déficit idéologique de la situation inédite de la croissance chinoise. A la fois voulue et redoutée, injuste et insoutenable, inévitable et volontaire. Car personne ne peut remettre en cause le fait qu’il y a une véritable volonté économique du peuple chinois, une volonté de progrès, un désir de s’enrichir et de s’en sortir, qui est extrêmement motivant et puissant. Cette énergie n’est pas le fait du gouvernement ; même j’irai au-delà, il n’est surtout pas le fait du gouvernement qui surfe sur cette croissance entièrement créée par des individus plus qu’il ne la soutient. Soutenir consiste à se borner à ne pas intervenir. La notion même d’incitation n’a pas de sens ici. Pour inciter, il faudrait se trouver dans un système où il y a une fonction de régulation jouée par une autorité de médiation (au minimum). Non, ici les institutions de l’état ne sont en rien responsables de cette croissance, elles n’ont formé aucun espace de négociation, elles n’ont assuré la formation d’aucune fonction nouvelle dans la société chinoise d’aujourd’hui. Elles pompent les ressources dans cette formidable manne économique qu’est l’initiative et l’énergie créatrice et schumpétérienne des chinois, pour faire vivre le vieux système socialiste -les grandes danwei déficitaires, qu’elles ne peuvent tout de même pas fermer, car personne ne peut se permettre de mettre à la porte autant de gens- en espérant de le réformer de manière suffisamment rapide afin de ne pas épuiser la vache à lait (les vaches type normande avec des tâches blanc et noir, ainsi que le lait, font aussi partie des nouvelles images de la Chine ; le « taikonaute » a été un des porteur de la publicité pour le lait ; son costume était blanc et noir aussi, photographié sur fond vert !).

L’image photo est devenue ainsi en Chine une formidable machine à combler cette causalité absente entre le pouvoir et le pouvoir de l’argent, entre l’état central et l’initiative des particuliers. Les photos servent aux promoteurs de la croissance pour en donner une image positive. Elles servent aux vendeurs pour faire de la publicité. Elles servent aussi aux autorités pour échapper au logos, les mots politiques ayant en Chine une histoire pleine de douleur. Et dans cette prolifération iconique tout le monde y trouve son compte.

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