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Un anti-américanisme mortel

mercredi 5 octobre 2005, par rigas

Un commentaire hors des news mais qui me tient à coeur.

Je lis sur Périphéries, ce commentaire à propos du livre de Billeter La Chine trois fois muette :

Même si le nazisme a certes « puisé dans l’arsenal culturel du romantisme » (les mythes, la nostalgie de la nature, la grandeur du passé...), il revêtait avant tout une dimension « moderne, industrielle et technologique » : « Rappelons le rôle crucial joué par l’industrie, particulièrement militaire et paramilitaire, et les « usines de la mort » qu’étaient les camps de concentration... » Billeter, lui aussi, fait remarquer que le monde, après guerre, a préféré considérer les crimes nazis comme une monstruosité inexplicable, sans voir que leurs auteurs avaient plutôt « franchi un dernier pas dans l’assujettissement de l’homme à la logique de la révolution industrielle, c’est-à-dire à la raison économique ». (http://www.peripheries.net/f-relativ.html)

NON, BIEN SÛR ! S’il y a continuité, elle est de pure forme. Les nazis ont mis en place les camps de la mort pour exterminer les « sous-hommes », pas pour servir la machine de guerre allemande. Les usines de la mort ne produisaient que des cadavres, rien de bien utile ou commercial. De plus le coût des usines de la mort a fortement entravé la capacité militaire des allemands. Les camps d’ailleurs tuent plus à la fin de la guerre qu’au début, comme pour finir le sale boulot quelque soit l’issue de la guerre. C’est l’assujettissement de la machine économique au service de la haine raciale et non l’inverse. L’oublier c’est oublier ce qui fait que cette horreur a eu lieu ! Fondre le nazisme dans une histoire sans solution de continuité c’est refuser de comprendre ce qui rend le nazisme si particulier, ce qui rend la racisme si particulier.

Billeter rappelle ces mots de Primo Levi, « l’un des seuls, dit-il, à avoir perçu la continuité entre le système économique et les camps de concentration : nous devons observer les relations sociales dans les camps « si nous voulons simplement nous rendre compte de ce qui se passe dans un grand établissement industriel ».

Effectivement : le camp lui-même et son organisation. Nombre de témoignages aujourd’hui ont confirmé cette vision. Primo Levi, dans son livre détaille les menues attitudes du quotidien. Mais il relève aussi que pour les allemands qui gardent le camp, subsiste cette vision que ces êtres sont des sous-hommes.

Cette interprétation, remettant en cause un système qui était commun aux Allemands et à leurs adversaires (je souligne), a été refoulée ; et, au sortir de la guerre, écrit Billeter, les Etats-Unis sont apparus « comme les hérauts d’un capitalisme jeune et innocent, lavé de ses stigmates par sa victoire sur les forces du mal ». Aujourd’hui, ajoute-t-il, « la société américaine domine parce qu’elle est elle-même dominée plus qu’aucune ne l’a jamais été par la raison économique ».
(http://www.peripheries.net/f-relativ.html)

Il n’y a rien de commun entre le système industriel américain et le système des camps de la mort ! L’affirmer est une erreur prodigieuse, d’une bêtise crasse. C’est assurer un aveuglement pire que le mal. C’est oublier, encore une fois que la logique des camps -pas leur organisation matérielle- était irrationnelle économiquement. Aucun économiste n’aurait conseillé de déverser une telle énergie dans la solution finale !

Ce qui aveugle Billeter, c’est son anti-américanisme. Edward Saïd disait que l’anti-américanisme avait aveuglé les arabes sur la réalité de la société américaine (Nouvelle Préface à l’Orientalisme). Il est étonnant que se soit un sinologue qui avance ce genre d’affirmation étranges, a-historiques. On aurait espéré que l’histoire longue de la Chine donne au contraire quelque recul au spécialiste.

Malheureusement, rien de tel dans les propos de Billeter qui préfère une hâtive assimilation des Etats-Unis au pire régime qui ai existé, le national-socialisme... Je remarque étrangement une véritable parenté entre cette pensée et celle des jihadistes de tout poil qui voient le Grand Satan dans les Etats-Unis. Je constate un aveuglement dû à un paradigme, celui de l’anti-impérialisme. Par instinct, venant d’un pays du Sud, on ne peux être que sensible à cet anti-impérialisme. Car l’Amérique a produit la Grèce des Colonels et le Chili de Pinochet, les contras du Nicaragua et les projets de domination de l’Amérique latine régis par l’idéologie Monroe. Car l’Amérique est aujourd’hui un Empire sans doute aucun. Mais assimiler l’Empire américain au nazisme c’est perdre la capacité d’analyse à la fois de l’Empire et du nazisme !

Après le 11 septembre, après les attentats de Madrid et de Londres, après ceux de Bali, il est criminel de laisser notre pensée s’émousser dans des parallèles hors du temps. Nous sommes sorti du XXème siècle depuis 1989. Le XXI siècle a commencé en 1990, et l’Empire américain a pris le devant de la scène avec force. Le comprendre suppose de régler notre dette d’Européens avec notre histoire et l’accepter avant de la faire passer dans les dettes de l’Empire américain. Je m’étonne d’ailleurs que des alter-mondialistes (Périphéries, par exemple), et anti-constitution européenne (au passage), sautent aussi facilement le pas en acceptant et même en appuyant des énormités pareilles.

Pour comprendre d’où viennent les néo-nazis, il faut plutôt regarder les conditions de vie de la petite classe moyenne blanche déstabilisée par le chômage et l’insécurité dont elle avait été protégée pendant les Trente Glorieuses plutôt que de regarder l’histoire de l’Europe. La même chose est vraie d’ailleurs du nombre conséquent de votants pour le FN en France. Avant et après les trente glorieuses, la même rationalité économique dominait la vie américaine. Pour comprendre la politique de Bush (père et fils d’ailleurs) il faut comprendre l’histoire des Etats-Unis, de sa conquête de l’Ouest, du pétrole, du complexe militaro-industriel, pas celle du National Socialisme. Pour comprendre la militarisation de la société américaine, il faut regarder de près le revirement idéologique qui s’est opéré ces dix dernières années, la force de l’organisation des Républicains croyants, le travail de sape profond du moral du peuple américain qui a été récupéré par des stratèges intelligents. Pour comprendre l’Empire américain il faut aller au-delà des généralités sur l’industrialisation de la violence, car Abu Graib et Guantanamo ne sont pas des industries de la mort mais des lieux de torture rituelle qui servent à affirmer la puissance de l’état.

Bref ouvrir les yeux sur le monde d’aujourd’hui sans passer les factures que nous n’avons pas pu payer autrefois. Et pour finir, une question : les grands empires, l’Empire Romain, Byzance, l’Empire Ottoman, l’Empire Austro-hongrois, l’Empire du Milieu ont-ils produit des camps de la mort ?

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