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L’immigration choisie est une atteinte aux institutions républicaines

dimanche 21 mai 2006, par rigas

Ma petite contribution au débat sur l’immigration choisie.

En France, fin du débat sur l’immigration choisie. La manœuvre électoraliste de Sarkozy qui consistait à mettre en débat de manière tronquée (pour satisfaire les électeurs et se démarquer de Dominique de Villepin), a été un peu noircie par l’affaire Clearstream. Mais au-delà de la manoeuvre, la proposition de loi et son débat repose de manière aigue la question centrale du travail idéologique proposé par Sarkozy.

Mettre en balance l’immigration et la montée de l’extrême droite est un exercice politique périlleux que joue la France depuis maintenant presque vingt ans. Le 21 avril a marqué une sorte de glas. Mais le soubresaut n’est pas particulièrement encourageant. Ce que propose donc Sarkozy est bougrement intelligent : puisque le système politique ne sait pas répondre à la menace de l’immigration je vais vous proposer un système politique qui sera entièrement le fruit de vos divisions. Moi je ne m’occuperai que de réguler le marché du travail international : je choisirai les immigrés dont j’ai besoin (ou dont mes amis ont besoin). Et c’est bien normal ajoute Sarko, car sinon c’est Le Pen.

De ce point de vue, Sarkozy est un homme politique dangereux ! Il est dangereux non parce qu’il est libéral (il y en a pleins d’autres et ça discute, sauf si ont est Attac cent pour cent), non parce qu’il veut plafonner les impôts (et donc favoriser les riches, comme le font d’habitudes les riches), non parce qu’il prétend dire tout haut ce que les français pensent tout bas (formule qu’adorent les gens de droite et d’extrême-droite qui veulent faire croire qu’ils sont l’inconscient politique de la France et des français), non parce qu’il propose une loi pus répressive (solution policière finalement assez traditionnelle) ; non, Sarkozy est dangereux parce qu’il veut à tout prix introduire un concept étranger à la société française : une sorte de communautarisme officialisé.

C’est sa solution aux questions de l’immigration. C’est sa solution à tous les problèmes. Cela consiste à mettre en avant des légitimités issues hors du système politique dans une position d’interlocuteur face au gouvernement. De la sorte toutes les pétitions possibles et inimaginables deviennent accessibles ; la représentation politique perd de son sens ; les clivages sociaux basés sur la richesse, la couleur de la peu, la religion -c’est-à-dire tout ce qui fabrique du clivage social en dehors du système politique -deviennent des références politiques légitimes. N’importe quel représentant d’ONG ou d’assoc de quartier devient une sorte de représentant politique légitime de son petit bout de société ; n’importe quel représentant religieux devient une sorte de représentant politique (voir la proposition au moment de la crise des banlieue en Novembre dernier de faire des imams des intermédiaires). Les idées nouvelles en matière sécuritaires sont du même tonneau : Nicolas Sarkozy a proposé la constitution "d’une réserve citoyenne de la police nationale". Là encore nous sommes dans un schéma où la base sociale serait plus légitime que les institutions républicaines (en l’occurrence le monopole de la répression par l’état).

Bref, diminuer le rôle du parlement, de la représentation populaire, du vote, des institutions républicaines, et remplacer les clivages politiques par des clivages qui se forment en dehors du système politique. Cette France là ne sera évidemment celle de la V république, ni d’ailleurs d’aucune autre tradition française. Elle puise tout droit dans un idéal de société fragmentée ou l’exécutif met en musique ce que la société est censée dire. Cette sorte de démocratie directe des instances qui puisent leur légitimité en dehors des institutions politiques nationales est terriblement dangereuse car elle nie le rôle de la représentation législative. Les « communautés » deviennent des forces de proposition légitimes. Le problème de la représentation est au cœur de cette offensive des institutions républicaines. L’accord tacite de l’état de droit est que le droit précisément ne peut être dit, formulé, voté, accepté que par les représentants des citoyens.

Dans un contexte de détérioration de l’image de nos représentants au Parlement (« tous pourris »), Sarkozy propose une formule idéologique séduisante qui consiste à diminuer l’importance des députés et de manière générale des institutions de représentation. Cette idéologie a un modèle : les républicains radicaux dont Newt Gingrich avait été le porte parole. La dérive néo-conservatrice aux USA devrait nous faire réflechir (bien qu’elle puise sa légitimité plus sur la crise internationale que sur le désaveu de l’état que proposait Gingrich). L’idéologie de Sarkozy partage avec les républicains radicaux l’idée que les choix sont avant tout des choix individuels. La fameuse phrase "Si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter" (22 avril 2006), qui soit-dit en passant légitime à la fois les idées du Front national et de Philippe de Villiers, dit en réalité : vous choisissez seuls de venir en France, donc c’est là un choix qui vous incombe individuellement. La loi proposée d’ailleurs cherche absolument à casser les liens sociaux des individus avec leur famille et leur société (et la société tout court, y compris la société française, car les dispositions de la loi sur le permis de travail voulaient lier le permis de résidence à l’emploi et uniquement à l’emploi) : faire des immigrés une pure force de travail, des individus sans attaches sociales.

La pièce manquante dans le raisonnement communautariste de Sarkozy me semble être tous les niveaux intermédiaires élus : les régions, les municipalités, les organes dans lesquels il y a un pacte républicain de coopération pour alimenter nos institutions de représentants légitimes. Au lieu de chercher à en diminuer le rôle, ce qui donne à la présidence et l’exécutif une sorte de monopole politique d’arbitrage dans un monde de représentations externes au système politique, il faudrait au contraire redonner force de loi aux formes de représentations républicaines. Mais manifestement cela ne fait pas partie des choix sarkozystes.

- Ecouter un petit coupé-collé sonore des déclarations de Nicolas Sarkozy sur Arte Radio.

- Une analyse des nouvelles contraintes que la loi sur l’immigration veut imposer, par Patrick Savidan :

cette loi reste profondément injuste parce qu’elle impose des conditions que ne pourront pas toutes, également, satisfaire les familles résidant en France. Elle est inéquitable parce qu’elle impose aux personnes ayant de la famille à l’étranger, des obligations que tous les Français (c’est heureux !) n’ont pas à remplir - imaginez que l’on interdise à un citoyen français de recevoir ses parents parce que son appartement mesure moins de 90 m2... Cette loi est également dangereuse parce qu’elle se prête à toutes les dérives possibles, en donnant un trop grand pouvoir à des personnes qui pourraient très bien, partout en France, décider de mener à leur niveau "la lutte pour la maîtrise de l’immigration". C’est aussi à cela qu’il faut penser en se représentant les effets possibles d’une loi qui prévoit que "par dérogation à l’article 21 de la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 relative aux droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations, le silence gardé pendant plus d’un mois par le maire sur la demande de validation de l’attestation d’accueil, ou par le préfet sur le recours administratif visé à l’alinéa précédent, vaut décision de rejet."

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