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Début du roman "Dévastations"

Inondation

mardi 10 février 2004, par rigas

Le récit a été mis hors ligne (en dehors de cette page).

"This is how people behave when their dailiness is destroyed, when for a few moments they see, plain and unadorned, one of the great shaping forces of life [an earthquake or a flood]. Calamity fixes them with her mesmeric eye, and they try to scoop and paw at the rubble of their days, trying to pluck the memory of the quotidian - a toy, a book, a garment, even a photograph- from the garbage heaps of the irretrievable, of their overwhelming loss."

Salman Rushdie, The ground beneath her feet


Inondation

Le Fleuve s’était fait torrent, gigantesque et violent ; il avait emporté tous les repentirs et toutes les peines. L’inondation avait fait beaucoup de dégâts et beaucoup de maisons avaient été emportées par les eaux furieuses gonflées par des journées de pluie incessante. Les arbres accrochaient les restes de la vie : les draps et les tissus devenus chiffons, les restes de quelques meubles cassés ou de quelques couches éventrées, les plats cassés, les poupées éventrées, quelques restes de photos de famille, gisaient sur les quelques îlots qui émergeaient çà et là, souvent formés par les toits des maisons détruites.

Depuis ce promontoire, qui avait été autrefois une promenade agréable et douce, la reine regardait les quelques personnes qui s’affairaient sur les berges d’en face. Quelques pillards avaient été arrêtés, des mendiants transformés en charognards par la désolation, des enfants qui ne pouvaient plus pleurer, des femmes au regard désolé recherchaient hagards et désespérés quiconque serait en mesure de les reconnaître

La reine regardait ces restes de la vie qui bourdonnait auparavant ici. Sa tristesse pourtant ne fut jamais aussi grande que lorsque son amour avait été emporté vers un autre destin. Il avait inondé de larmes son coeur, inondation qui ne semblait jamais pouvoir s’arrêter car la pluie intérieure qui alimentait ses larmes ne semblait jamais se tarir.

Inondation. Il faut une tempête pour commencer un chemin ; une tempête peut l’emporter. Il faut une pluie pour laver le passé, nettoyer les terrains, remettre à nu les formes primitives.

Bien des jours plus tard, alors que le fleuve semblait se retirer vers son ancien lit, la reine pu recommencer à goûter de la sérénité de l’espace. Juste avant l’orage, que l’on sent venir à la fraîcheur soudaine de l’après-midi, les oiseaux virevoltent en accompagnant le vent qui annonce la pluie et cherchent à s’abriter sous les plus hautes branches. Le ciel se couvre, devient gris, de ce gris mat qui étouffe les sons. On entend le tonnerre au loin rouler, comme une longue vibration. Soudain, un éclair, bref, et le tonnerre, cette fois proche, qui affole les animaux. La peur s’installe. L’inondation avait provoqué de tels dégâts que les visages se firent sombres. Le temps que passe la fureur du ciel.

Mais la fin de l’orage est toujours douce, même lorsque la terreur a accompagné son passage. Le bruit régulier de l’eau qui recouvre les feuillages épais de la forêt ne recouvre pas entièrement le son des crapauds que l’on entend de nouveau. Les oiseaux les plus téméraires déjà s’affairent au-dessus du toit. La peur s’efface, l’apaisement s’installe. On ne bouge plus, le temps de la fin de la pluie. Tous attendent, plus détendus ; que pourrait-il se passer de plus terrible ? L’inondation avait déjà eu lieu. La terreur avait déjà montré son visage ; les pertes irrémédiables avaient été comptabilisées. Il ne restait plus rien à redouter.

Les nerfs se relâchent, alors que l’on entend un bébé au loin qui pleure. La vie reprend.


La suite du récit Chéloteur.

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