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La Picardie

mercredi 11 février 2004, par rigas

Un commentaire sur les villes en Picardie, à l’occasion d’une lecture de textes de Daniel Boulanger.

La Picardie

Un commentaire à l’occasion d’une lecture de textes de Daniel Boulanger

Daniel Boulanger, auteur que j’admire, est Picard, et il s’en réjouit. Curieux, je voudrais comprendre pourquoi cette région lui semble si belle alors que j’en garde qu’un souvenir assez désagréable, en y ayant vécu un peu, certes, très peu. Et cette différence d’opinion m’a fait réfléchir à la fois sur ce qu’un auteur comme Boulanger peut rappeler, comme sur la réalité même qu’est la Picardie.

Boulanger vient de la Picardie des bois, de la forêt de Compiègne et de Retz, d’Ermenonville et de Chantilly, pas de la Picardie des champs, du côté de Noyon, du côté des bleds pourris le long du Matz et de l’Aronde. De même que la Picardie des bois et des châteaux, la Picardie des plateaux et des plaines a du être belle : aujourd’hui les cathédrales, les forteresses, les châteaux, les forêts ne sont ici que l’ombre d’eux-mêmes. Seules les ruines évoquent encore leurs gloires passées. Aux côtés des pierres de ces ruines, les constructions en brique et les petites maisons de l’ère industrielle marquent les différences sociales. Puis, la Grande Guerre, la Première Guerre Mondiale, a laissé des traces ici très visibles. Un jour côte entre Ressons et Sainte-Marguerite, avec un ami mexicain venu nous rendre visite, nous faisons un petit arrêt pour voir un cimetière de guerre : d’un côté il y a les tombes des allemands, de l’autre les tombes des anglais et des français. « Le sol doit être imbibé de ce sang » m’a-t-il dit. Derrière ce petit bois, la mort est palpable, dans ce lieu, que de la route on ne voit pas. De même, les villes se sont petit à petit vidées de leur sens.

Montdidier -lieu de naissance de Parmentier-, petite ville perchée sur un monticule au milieu des champs de betteraves, des pommes de terre et des céréales, imbibée de l’odeur chimique des engrais, sinistrée, n’a plus aucun charme. La ville semble un petit îlot perdu au milieu des terres sillonnées par les tracteurs et les moissonneuses. La destruction du bocage y a certainement pour quelque chose. Les champs sont devenus des boulevards de la boue. D’ailleurs les écologistes (les scientifiques, pas les militants) le signalent encore et toujours : les sols s’épuisent, la terre se corromps, à trop la mécaniser, à trop l’exploiter, à trop la vider de ses racines. Et je me demande : Comment était-elle cette ville à l’époque de Parmentier ? Il ne doit plus rien rester de cette ville qu’on imagine volontiers pimpante.

Noyon, ville qui figure l’horreur dans les « Particules Elementaires » de Houellebecq, est devenu la ville repoussoir par excellence. Celle où vivent les travailleurs immigrés, que les petits jeunes de Ressons « ratonnaient » (oui, j’ai bien entendu ce mot, prononcé par un gamin de 18 ans !). Ils y allaient faire des bastons, pour rien, pour rire, pour s’amuser, parce que ce qui ressort avant tout quand on leur parle c’est l’ennui, mortel. Après tout se casser la gueule c’est une façon comme un autre de s’amuser. Et, curieusement, ces petits jeunes avaient la main sur le cœur, une fois que vous aviez donné des gages de votre appartenance à leur « clan » -car il faut voir l’humilité et la gentillesse quand « vous êtes comme eux » et la comparer avec leur extrême rudesse pour se rendre compte ce que dieu et diable veulent dire. Le Front National a fait son lit dans cette mouvance, dans cette séparation maladive entre « eux » et « nous » qu’alimente le désert culturel.

Mais pour revenir à Noyon, à chaque passage -pour y voir un ami ou pour aller au marché -j’avais l’impression étrange que la ville s’était effondrée, comme sa cathédrale, et qu’il n’en restait qu’une portion à moitié habitable, occupée plus qu’elle n’était habitée. Comme si un pan de la ville avait été arraché et qu’il en restait la marque visible de la béance, de la fracture, de cette déchirure entre un monde qui a dû être et celui qui est. Heureusement, sa position stratégique, son marché du samedi, son marché franc des premiers mardis du mois, sa fête des fruits rouges et un excellent pub à l’irlandaise rendait la visite moins amère.

Compiègne, figée dans ses différences de classes, marque nettement les territoires, ceux des riches au centre, ceux des pauvres en périphérie. Le matériau de construction y est sûrement pour quelquechose : la belle pierre blanche de taille ici domine sur la brique que l’on trouve partout ailleurs en Picardie. D’ailleurs, c’est de cette Picardie dont parle Boulanger.

Mais de ces trois villes, qui furent toutes distantes de 21 km de ma maison, c’est finalement Noyon qui me semble garder une socialité réelle, précisément par son caractère ouvrier, et par la présence des populations immigrés, mais peut-être aussi de la co-existence de ce monde ouvrier avec une population véritablement rurale, qui vit sur place, qui n’est pas « rurbaine », qui ne dépend pas des autres grandes villes comme Amiens et Paris, mais qui vit et se nourrit de la terre et des commerces locaux -la vivacité du marché aux fruits et aux légumes en témoigne.

De son passé glorieux -comme par exemple le couronnement de Charlemagne dans sa cathédrale-Noyon n’a retenu que quelques panneaux qui s’adressent aux touristes. Comme dans la France entière, cette signalisation et tout le ce folklore touristico-passéiste permet d’oublier le compte du temps et d’éliminer du regard tout ce qui pourrait rappeler les structures économiques modernes. Or la vie quotidienne n’a rien à voir avec ce folklore étatique, passéiste et nationaliste. Mes copains noyonnais vont déjeuner chez l’italien ou le chinois et passent boire une chope de bière Guiness au « pub irlandais ». Ils ne vont pas à l’Auberge du cheval blanc ou de la Dame blanche. Là-bas, on retrouvera plus volontiers le VRP un peu joufflu et au bel embonpoint, en train de siroter un vin rouge et un plat « traditionnel » assis dans une salle à poutre en bois et nappes à carreaux -quelqu’un de passage, qui a repéré le nom du restau dans le guide Michelin. De même, quelques voyageurs et, les vendredi et samedi, des familles qui viennent s’offrir LE restau tradi.

Le côté plouc -décrié par eux-mêmes - n’a, me semble-t-il rien à voir avec une paysannerie ; difficile d’évoquer des paysans quand on voit les équipements agricoles des grandes exploitations qui entourent la ville. Ceux qui travaillent la terre sont des agriculteurs certes, mais pas des paysans. D’ailleurs « travaillent »-ils seulement la terre ? Ils semblent mieux manier l’ordinateur et les subventions bruxelloises que les charrues et les bœufs -qui d’ailleurs n’existent plus. Ces changements ont du être rapides, et se sont acceléré durant les années 80. « La France sans paysans » de Bernard Kayser, la voilà !

Quand Boulanger écrit Mémoire de la Ville, il dit avoir commencé en 1970 et terminé en 1983. Une décennie cruciale. Il en est évidemment conscient :
"Ces petites villes de province, elles sont les fondations même de la France. J’ai simplement voulu les chanter avant qu’elles ne disparaissent". Daniel Boulanger, La Croix. juin 1996

Eh non, Daniel ! Elles n’ont pas disparu ! Simplement ce n’est pas celles que tu avais connu : il est clair que la petite ville rurale, subordonnée à la capitale bourgeoise (Compiègne) n’existe plus. Il existe un autre monde, que malheureusement pour nous, un Houellebecq sait capter très partiellement (car ses personnages ne sont là que par le hasard). Je cherche encore un auteur qui saura me parler de ce monde, sans que ce soit une descente en enfer ni un idéal magnifique, mais un monde complexe et très structuré sous une apparence très neutre.

Rigas Arvanitis

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