Rigasite

Accueil > Science,Technology, Policy > Alerte rouge sur la recherche en France

Alerte rouge sur la recherche en France

vendredi 12 octobre 2007, par rigas

Le président du conseil scientifique du CNRS a largement diffusé une lettre qui confirme nos soupçons à savoir que le gouvernement est en train de concocter une réforme de grande ampleur dans le silence le plus total. Est-ce la méthode Sarkozy ?

(MAJ—>> quelques questions utiles adressées par une collègue à lire à la fin de l’article. Une version légèrement remaniée est publiée sur Agoravox et sur Yahoo Actualité. Je reprends aussi le compte-rendu du STREM du Conseil d’Administration de l’IRD du 16 octobre.

J’avais écris à ce sujet ici même et sur Agoravox en me basant sur un message diffusé par le SNCS. Je fut accusé de corporatisme par les non-chercheurs et de manière générale la crise profonde l’IRD que je donnais en exemple semblait totalement sans objet.

Les choses se précisent au CNRS.

PDF - 32.6 ko
Lettre du Conseil CNRS

Yves Langevin, président du Conseil du CNRS parle d’une "mutation profonde de la gestion de la recherche en France se prépare dans l’opacité la plus totale, et ce à très court terme." L’alerte est donnée à la lecture du plan stratégique du CNRS présenté par sa DG. Ce plan réduit singulièrement l’autonomie du CNRS. Ce qui est prévu par ce plan est une élimination des structures de gestion collégiale du CNRS.

Le président du comité scientifique écrit :

Les événements récents à l’IRD, qui s’inscrivent pleinement dans cette logique, peuvent
présager de ce qui pourrait se passer dans les prochains mois au CNRS ou dans les autres EPST. Toutes les unités mixtes IRD - Université sont aujourd’hui sous la seule tutelle des universités partenaires.

Les choses ne sont évidemment pas entièrement encore bouclées de manière défnitive, mais c’est effectivement ce vers quoi on tend.

Quelques faits sur l’IRD [1] et la politique mise en place par son DG M. Michel Laurent [2] :

L’IRD —enfin la Direction Générale— a en effet comme stratégie d’Umériser [3] la quasi-totalité de ses UR avec un objectif d’umérisation à 80% ou aux 2/3 (ça dépend des versions).

Voici quelques données sur l’ensemble de l’IRD.

- en 2007, 29 UMR sur un total de 75 Unités (total des Unités = UR + US + UMR + UMI) : apparemment, il n’en reste maintenant que 75 pour 83 en 2005 au moment de la validation des projets d’UR qui a lieu devant le conseil scientifique arès visa des commissions...
- En 2009, 58 UMR pour un total de 64 ou 65 Unités.

Pour le département santé et société (plus d’un tiers de l’IRD) nous avons : des objectifs, en 2009, de pratiquement plus aucune UR à l’IRD.

Pour l’ensemble du DSS :
- en 2007, 21 UR, 1 US, 8 UMR
- en 2008, 7 UR, 1 US, 15 UMR
- en 2009, 2 UR, 1 US, 18 UMR

Pour les sciences sociales au sein du DSS :
- en 2007, 12 UR et 3 UMR ;
- en 2008, 3 UR et 8 UMR ;

Ces données sont des prévisions présentées par la DG aux chefs des UR.

Etonnant !!! Concrètement cela signifie une transformation de fond en comble en moins de 4 ans. Je n’y crois pas mais la Direction Générale fait comme si... Visiblement, le plan stratégique du CNRS dont parle la lettre du président du conseil du CNRS confirme que cette vision est partagée.

Mais contrairement au discours lénifiant de la DG, ça se passe assez mal (pas tant au sein de l’IRD où il y a plutôt consensus sur le besoin d’agrandir les UR et plutôt une acceptation de cette idée voire même du plan du DG. Mais dans les négociations avec les universités et les organismes, et d’après moi car les universitaires veulent de notre argent (on a la réputation pas entièrement usurpée d’être un organisme riche) mais pas de nous (le personnel et sa gestion), ni de notre pouvoir (réel dans certains cas quand nos chercheurs sont spécialistes sur des terrains assez peu fréquentés ailleurs), un pouvoir qui risquerait de rompre les équilibres internes des universités. En tout cas, le timing violent est un des principaux problèmes à l’IRD comme au CNRS.

A noter que le planning initialement prévu était encore plus violent [4] mais que c’est la réalité qui s’est imposée pas tellement la résistance ou la révolte des chercheurs.

La politique de l’IRD contient aussi un volet Agence IRD, une nouvelle structure censée financer de la recherche pour le développement sur projets et appels d’offres. Cette structure n’a pas de budget encore et donc l’IRD tente de réduire nos budgets de fonctionnement pour financer cette Agence qui a la particularité de réunir les organismes de recherche mais seul l’IRD finance. Pour les chercheurs de l’IRD cela signifie dans un premier temps en tout cas que nous allons devoir récupérer nos budgets sous forme de réponses aux AO. L’effet est immédiat : nos UR doivent faire face à une réduction prévisible de 20 à 25% du budget 2008. Notre particularité (travailler à l’étranger) va en prendre un sacré coup.

Enfin, l’IRD traverse cette période avec deux boulets supplémentaires : nouvelle "politique de site" très mystérieuse et très autoritaire qui consiste à regrouper les entités géographiquement. Et une délocalisation du siège de l’IRD qui sera situé à Marseille. Cette délocalisation à marche forcée où seuls 20% des personnels administratifs va rester dans la maison, ne concerne pas les chercheurs mais juste le siège administratif de Paris. C’est pourtant ce personnel qui faisait marcher les choses notamment à travers de ses relations assez simples et directes avec les chercheurs. Depuis Marseille se sera plus dur.

En dehors de l’IRD qui a visiblement servi de cobaye dans cette réforme annoncée, les structures mises en place vont singulièrement concentrer les lieux décisionnels au sein des commissions de l’ANR, l’AERES et surtout à Paris. Au moment où tout l’effort de développement industriel et technologique repose sur la régionalisation on peut se demander si c’est bien raisonnable. Ajouter à cette concentration une bonne dose d’autoritarisme et d’absence de concertation... Serait-ce celà, la politique sarkoziste de la recherche ?

Autres liens :
- Henri Audier sur "Sauvons la recherche" a écrit une excellente analyse factuelle de la politique actuelle du gouvernement en matière de recherche.

- Quelques questions utiles posées par une amie et collègue :

Sur le plan du personnel, ça vaut dire quoi concrètement ? Les chercheurs de l’IRD conservent leurs postes IRD, sont toujours payés par une instance séparée de celle de l’université, mais sont en quelque sorte mis à disposition de l’université ? Est-ce qu’ils ont du coup des obligations d’enseignement (formellement ou "poussés" par les collègues) ? Y aura-t-il encore des recrutements IRD ou est-ce un corps en voie d’extinction ? Qui fait l’évaluation des chercheurs - l’AERES, je présume ? - et qui décide de leur avancement de carrière par exemple ? Est-ce que les UR existantes, en devenant UMR, sont passées sous la coupe d’autres unités avec lesquelles elles ont fusionné ? Ou est-ce que parfois finalement elles ne sont constituées que de personnel IRD ?

Excellentes questions qui n’ont pas reçu de réponse de la part de la DG. Vu a taille de l’IRD nous pensons, que l’AERES ne va pas prendre en charge l’évaluation des personnels et des équipes. Mais rien ni personne ne peut nous renseigner là dessus.
Cela montre que la centralisation des fonctions prônées par le gouvernement au sein de l’AERES va singulièrement complexifier les choses. Les grosses structures (comme des écoles doctorales) seront en réalité des mini-instituts. Ce n’est pas jouable en termes de gestion. Surtout si il y a la même intention pour le CNRS qui est déjà un compendium de PME.

Mon avis c’est que on ne peut pas transformer un Institut en Agence. L’image de la mise à disposition évoquée par mon amie ci-dessus est certainement celle qui va faire peut à petit son chemin. Et quand tout le monde sera mis à dispo on pourra passer une loi qui éteindra le corps de chercheurs IRD.

Les obligations d’enseignement sont un des points de bagarre au niveau non plus des chefs mais des chercheurs et de leurs collègues universitaires. Dans les UMR actuelles, les chercheurs n’ont pas d’obligations d’enseignement (je crois que cela est même spécifié dans le statut des chercheurs des EPST). Mieux, certains profs font leur cours ... à l’IRD. Par contre, les IRD sont d’accord pour enseigner en 3ème cycle évidemment, voir en Mastère. Mais en cas de fusion tout cela vole en éclat.

Certaines UR ont fusionné pour passer sous la coupe de l’UMR. C’est le cas de l’IEDES. Trois UR avec trois sous-chef IRD et un chef Paris 1. Lequel partira à la retraite et comme les IRD deviennent majoritaires dans l’UMR il y aura demande d’un patron IRD.

Recrutements : non, on n’a pas encore entendu parler d’arrêt des recrutements. Contradiction supplémentaire. Mais le signe a été donné à un certain moment comme bruit de couloir : y’aurait pas de recrutement en 2008.

Lors du Conseil D’Administration du 16 octobre, le DG s’est félicité de la référence à l’IRD dans la lettre d’Y. Langevin. J’ai du lire la remarque deux fois avant d’y croire. Ce qui d’une certaine façon confirme le pire : il y a bien la volonté de démantèlement de notre institut.


[1à la demande de François / phNk

[2Données relevées lors de la journée des directeurs d’unité de recherche de l’IRD le 4 septembre 2007

[3transformer les Unités de recherche en Unités Mixtes de Recherche ou UMR

[4Un texte de la Direction signalait la date du 15 février 2007 pour la politique d’organisation en UMRs pour les 2/3 des unités IRD.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?