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Les malentendus considérables des français sur la Chine

jeudi 21 février 2008, par rigas

Lao Cai, bloggeur invétéré, a publié un article contre François Jullien sur le site de Marianne qui est (une fois de plus) bien senti, car il en a un peu assez de lire des âneries formulées intelligemment sur la Chine :
Les français cultivés sont souvent épris d’un véritable amour pour la pensée chinoise, mais d’un amour d’une pensée chinoise inventée, mythifiée.

Or, François Jullien et ses amis, ainsi que beaucoup de spécialistes, connaissent peu ou s’intéressent peu à la culture moderne chinoise. La crise de valeurs en Europe les conduisent à chercher, à idéaliser et mythifier la culture classique chinoise. Ils ont souvent davantage besoin de se conforter ou de faire se conforter que de connaître. Ils citent souvent une ou deux phrases de quelque penseur chinois vieux d’un ou deux millénaires en affirmant que la Chine et les Chinois sont comme ça. Ils défendent parfois le gouvernement, sans éloquence mais avec une redoutable élégance.

Et de donner l’exemple du SRAS Syndrome Respiratoire atypique :

Par exemple, ils soutiennent que si, en 2003, le gouvernement chinois n’a pas dit la vérité sur l’épidémie de Sras, qui avait menacé la vie de millions de chinois, cela renvoit à la notion philosophique confucéenne de la vérité, différente de celle des Européens ! Le gouvernement chinois aurait donc menti par excès de culture.

Le SRAS a été une maladie extrêmement grave pendant laquelle périrent de très nombreuses personnes. A l’époque, avec un ami au bureau à Canton, sur la base des morts annoncées par les hôpitaux chinois à Hong Kong nous avions calculé un taux de mortalité de plus de 12% [1]. Les autorités chinoises ont longtemps caché de quoi il s’agissait. Comme le dit Lao Cai, ce n’est pas leur antique culture qui les empêche de dire la vérité mais le verrouillage de l’information.

Pendant la crise du SRAS, les infos étaient des ouïe-dire. Les médecins chinois (qui avec les infirmières ont payé un très lourd tribut à cette maladie féroce) ont du se battre contre leurs propres autorités. Les médecins de l’OMS ont été contrôlées de près, et n’ont pas pu faire leur travail (c’est grâce à un médecin italien de l’OMS à Hanoï que la maladie a été caractérisée, lui-même mort de la même maladie). Les gens sont restés dans la plus totale ignorance. La crise a été gérée avec beaucoup d’a-coups et dans une sorte de jeux de pokeur menteur.

Ce n’est que lorsque finalement la maladie s’est répandue à Pékin (en Avril 2003) que le gouvernement n’eu d’autre choix que de déclarer l’urgence médicale. Il a symboliquement viré le Ministre de la Santé et le Maire de Pékin (le 20 avril). Pendant ce temps, à Canton et dans les autres villes, (et depuis longtemps) la maladie avait fait des dégâts considérables.

Ce contrôle de l’information a été tellement sévère que le laboratoire chinois de l’Acádémie des Sciences de Pékin qui a le premier isolé le coronavirus, virus responsable de la maladie, fut spolié de sa découverte : elle allait contre l’avis officiel selon lequel le SRAS était du à une bactérie. C’est un laboratoire hong-kongais qui finalement a eu la palme du premier labo découvreur du virus. Il faut à ce sujet lire le passionant article de Cao Cong [2]. Même aujourd’hui et malgré des changements considérables (la création d’instituts spécialisés etc..) les chercheurs continuent à avoir de grandes difficultés à écrire et travailler sur des sujets "sensibles".

Cette crise extrêmement forte a été à l’origine de changements réels dans le mode de fonctionnement de la recherche en Chine. Elle n’a pas été l’oeuvre du gouvernement chinois qui a démontré son incapacité à contrôler les virus, ses propres hopitaux y compris ses hopitaux militaires. La seule chose que le gouvernement a contrôlé c’est l’information ; les chinois l’ont payé très cher.

Ebolavir dans un commentaire sur le blog de Cai indique cet extrait du livre de André Chieng [3] :

“On constate que ces mesures (de santé publique pour arrêter l’épidémie) ne peuvent fonctionner rigoureusement que dans un pays autoritaire, grâce à l’application quasi militaire des instructions dans tout le pays, par tous les échelons du parti.”

Or justement, ce gouvernement tout autoritaire n’a absolument pas réussi à contenir cette satanée maladie et n’a à aucun moment eu la main dans le contrôle de la maladie. C’est bien au contraire l’autoritarisme qui est responsable de la défaite chinoise face au SARS. Les idées reçues ont la vie dure.

Pour se nettoyer l’esprit je recommande très fortement la lecture réjouisante du petit livre de Jean-François Billeter, « Contre François Jullien » [4].


[1A cette époque [j’avais commencé un blog bloqué en Chine et toujours invisible à ce jour semble-t-il comme tout blogspot].

[2Cao, Cong (2004). "Sars : "Waterloo" of Chinese Science." China : an international journal, vol.2 no.2 (Sept.), p. 262-286.

[3André Chieng “La pratique de la Chine”, Grasset 2006, Le Livre de poche Biblio 2007, 314 pages.

[4Editions Allia, Paris, 2006 : 122 pages pour quelques 6,10 €

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