Rigasite

Accueil > Science,Technology, Policy > L’importance des organisations intermédiaires dans les politiques de science (...)

L’importance des organisations intermédiaires dans les politiques de science et de technologie

lundi 1er septembre 2008, par rigas

De plus en plus de travaux sur les politiques scientifiques insistent sur l’importance des organisations intermédiaires, terme qui recouvre une grande variété d’institutions publiques, para-publiques, privées, souvent "mixtes" [1]. J’ai moi-même insisté sur leur apport en Chine du Sud où se développe un programme de création de centres d’innovation [2] ou en Amérique latine. Dans les pays du sud du bassin méditerranéen c’est la faible activité de ces structures qui explique en grande partie la faiblesse des activités de développement technologique.

Pour faire court, l’argument [3] est le suivant : l’essentiel de la recherche a lieu dans des institutions publiques et donne lieu à des savoirs accessibles à tous (en grande partie, cela provient de l’investissement considérable des organismes publics pour rendre ’public’ un savoir qui par définition ne l’est pas [4]) ; l’essentiel de la recherche menée dans des institutions de recherche privées ou des centres de R&D appartenant à des entreprises, favorise à la fois l’intégration de ces savoirs publics dans les entreprises (en permettant aux entreprises de s’approprier ces connaissances) et génère des savoirs additionnels nécessaires pour que les techniques dérivées de ces travaux puissent devenir fonctionnels —on appelle cela le ’développement’. Mais la plupart des entreprises sont incapables de financer ces travaux ; les structures intermédiaires (centres techniques, centres d’innovation, laboratoires communs, centres professionnels, centres de formation etc. ) issues soit du secteur public, soit d’organismes patronaux ou sectoriels, permettent ainsi à un grand nombre d’entreprises de taille modeste à adopter ces savoirs publics élaborés dans le secteur public.

Pour l’essentiel, les travaux sur les centres intermédiaires ont été menés sur des institutions des pays en développement [5]. Rappelons les travaux menés au Mexique dans le cadre de l’analyse de la politique d’innovation [6], les études sur les scientifiques qui se rapprochent du marché rassemblées par Hebe Vessuri [7] ou les multiples travaux sur la relations science-industrie menés dans les années quatre-vingt en Amérique latine. Cette liste serait trop longue ; mentionnons pour mémoire que c´était le thème central de la première publication du petit groupe de recherche formé en 1986 par Arnoldo Pirela, Alexis Mercado, Rafael Rengifo et moi-même Rigas Arvanitis au CENDES dans le département que dirigeait Hebe Vessuri à l’époque. [8].

Deux grandes orientations ont alors été suivies : la première concernait les entreprises (ou si on préfère, la demande) . C’était tout le programme de recherche sur l’apprentissage technologique (je signale que ALTEC l’association latinoaméricaine de gestion consacrera son prochain congrès à ce thème : ’révisiter l’apprentissage technologique 20 après’) . La deuxième orientation insistait sur l’analyse des institutions de recherche (l’offre). Ce fut le programme de recherche mené par Hebe Vessuri mais aussi par toute la sociologie des institutions de recherche dans les pays riches comme dans les pays non-hégémoniques. [9]

La théorie de cette intégration est encore très loin d’être établie, mais pour l’essentiel elle repose sur l’analyse des réseaux de collaboration institutionnelle [10]
, travaux qui ont permis d’observer la paradoxale co-existence de la coopération et de la compétition. Curieusement, les travaux sur la propriété industrielle font assez peu cas de ces relations coopératives car ils s’intéressent plus aux modes de protection juridique ou économique qu’aux formes de la collaboration pour le développement technologique ; en vérité, c’est le brevet et la PI comme marché qui est alors visé et non pas le développement industriel.

Nous n’en sommes encore qu’aux débuts de cette analyse. Et pour l’essentiel dans une optique de rapprochement de la recherche avec les entreprises, dans le cadre des relations université-entreprise. Or ces relations sont pour la plupart rares, mal connues, inhabituelles. Par contre il est évident que au-delà de la question des passerelles institutionnelles entre l’université et les entreprises, il existe de nombreuses relations de savoir entre des individus et des groupes qui travaillent dans la recherche et des entreprises. Ces relations sont elles aussi multiples dans leur forme. Pour les étudier il faudrait donc élargir le cadre de la réflexion.

C’est ce que tente une récente étude anglaise (publiée sur SciDev) sur les relation science-public cherche à éclairer ces aspects d’un jour nouveau. Elle aboutit à des conclusions qui sont intéressantes : les chercheurs des pays en développement sont plus intéressés que leurs homologues dans les usages pratiques de leur savoir ; mais ils sont très critiques et pensent que les institutions font peu cas des savoirs scientifiques. Curieusement, alors que l’étude parle des chercheurs comme intermédiaires entre le savoir scientifique et les usages des savoirs, il est peu fait mention des centres ou ONG qui se développent pour faire transiter ces savoirs. De plus, l’étude ne dit pas un mot des positions sociales des chercheurs, des experts, des politiques. Or je me demande si la clé de compréhension ne se trouve pas en partie dans les caractéristiques démographiques et sociales des chercheurs. J’entends pas là que les chercheurs des pays en développement deviennent assez souvent des personnalités importantes dans la vie sociale de leurs pays. Et ils deviennent souvent ministres. J’en veux pour preuve que plusieurs de mes collègues mexicains ou venezuéliens sont devenus des hauts fonctionnaires ou des conseillers du prince. Ils est donc étrange qu’ils se plaignent de la faiblesse des relations entre le savoir et les usages. L’étude enfin se lamente sur la faible institutionnalisation des rapports savoir-société. Un discours qui semble calqué sur celui que tient l’union européenne sur le même sujet voir le programme science et société mais dont on peut se demander s’il ne part pas d’une vision quelque peu éthérée des rapports sociaux. Cette relation fumeuse entre le public et le savoir. C’est là l’objet de prédilection du magnifique blog de Enro.

La question n’est-elle pas plutôt celle-ci : pour que les savoirs —the evidence-based information— soient utilisés ils doivent passer par une traduction en termes politiques. Pablo Kreimer dans un article sur la maladie de Chagas a bien montré que la maladie est devenue un objet d’attention de la recherche en devenant un objet politique. Cette traduction politique est un processus qui ne dépend pas de la bonne volonté comme le laisse suggérer l’étude anglaise que nous venons de citer. Elle est une question avant tout... politique.


Liens :

- Revue d’anthropologie des connaissances
- SciDev le site d’info sur la science dans les pays en développement
- Le blog sur les sciences de Enro.
- La base pleins-textes de l’ORSTOM/IRD
- Colloque ALTEC 2008
- Réseau des centres d’innovation en Europe.


[1A tout seigneur tout honneur, il faut rappeler que ce fut Michel Callon qui le premier réflechit sur cette notion dans un rapport ancien sur les centres techniques en France.

[2Arvanitis, Rigas et Eglantine Jastrabsky (2005). "Un système d’innovation régional en gestation : l’exemple du Guangdong." Perspectives Chinoises, 92 (Novembre-décembre), p. 14-28.

[3que j’ai également tenté d’exposer dans cet article : Arvanitis, Rigas (1996). "La science pour le développement est-elle une science publique ? " Les sciences au Sud. Etat des lieux. Roland Waast, (Ed.). Paris, Editions de l’ORSTOM : 175-185.
— 

[4La référence essentielle sur cet aspect particulier, est l’article de Michel Callon (1994). "Is Science a Public Good ?" Science, Technology & Human Values, 19 (4), p. 395-424.

[5Un jour il faudra se demander pourquoi. Mon hypothèse est que les questions institutionnelles sont plus importantes dans le cadre des pays en développement.

[6Travaux rassemblés dans le livre : Cimoli, Mario, Ed. (2000). Developing innovation systems : Mexico in a Global Context. London, Pinter.

[7Vessuri, Hebe M.C., Ed. (1996). La académia va al mercado. Relaciones de científicos académicos con clientes externos. Caracas, FINTEC.

[8Pirela, Arnoldo, Rafael Rengifo, Rigas Arvanitis et Alexis Mercado (1991). Conducta empresarial y cultura tecnológica. Empresas y centros de investigación en Venezuela. Caracas.

[9Les pays non-hégémoniques sont dominés dans une division internationale du travail scientifique. Cette idée était déjà présente dans le concept de science périphérique. Ce sont aussi des pays qui disposent de faibles ou nulle capacité d’agir sur les grandes tendances de la production de savoir dans le monde. voir un dossier qui sera publié prochainement sur ce sujet dans la Revue d’anthropologie des connaissances.

[10Voir les articles : Arvanitis, Rigas et Nicholas Vonortas (2000). "Apprentissage et coopération à travers la Recherche-Développement." Technologies, Idéologies, Pratiques, 14 (1), p. 225-246. Arvanitis, Rigas et Nicholas S. Vonortas (2000). "Technology Transfer and Learning Through Strategic Technical Alliances : International Experiences." Journal of Technology Transfers, 25 (1), p. 9-12.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.