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Grèce, décembre 2008 : éléments de réflexion

vendredi 12 décembre 2008, par rigas

Quelques éléments de réflexion supplémentaires, en vrac, à la suite de la lecture des commentaires à ma tribune publiée dans Rue89.com :

- Perte de repères politiques, ou plus exactement, un écart entre le système politique des partis, tel qu’il se pratique du moins en Grèce, et les aspirations des plus jeunes.

J’ecrivais dans un comm :

C’est une génération qui refuse le jeu politique traditionnel qui a opposé en Grèce la Nouvelle Démocratie, à droite, le PASOK et le Parti Communiste à gauche. Le billiard à trois bandes est mort. Et la Grèce ne veut pas non plus d’un système bi-partite puisqu’il n’a pas été approuvé ni dans les élections, ni au moment où cela était une option factible.

Michel Faïs, un écrivain connu en Grèce, disait qu’on peut toujours regarder les deux côtés de la médaille. Mais au fond, ce que nous voulons, ajoutait-il c’est de casser la médaille.

La droite religieuse nationaliste va utiliser les évènements pour essayer de renaître de ses cendres, en parlant de la « mort de la démocratie ». Les gréco-américains de droite, lobbyistes acharnés vont s’y mettre très vite. Facebook et autre medias vont être le canal de la haine de cette minorité hargneuse qui n’a jamais digéré la mise au rencart de l’église par la jeunesse. Sans parler de son échec politique et l’immense escroquerie qui consiste à faire croire que les biens de l’église sont ceux du peuple (le scandale de Vaopaidi l’a finalement déconsidérée - ENFIN ! )

- Un système éducatif à vau-l’eau : mauvaises formations (c’est aussi vrai de la police, voir cet interview d’un policier des MAT, les CRS grecs, sur le blog de Kat Christopher, américaine qui vit et travaille en Grèce), système éducatif gangréné par les « frontistiria », écoles privées de bachotage quasi-obligatoire pour tous où les enseignants du secondaire arrondissent leurs fins de mois. A cela s’ajoute un désaccord de fond sur la place de l’éducation en Grèce et en particulier des universités, voir la crise de 2007 concernant l’autorisation d’ouvrir des universités privées qui a été certainement le ferment de l’actuel embrasement.

- Autre ferment, l’illégitimité réelle de l’actuel gouvernement : Je suis intimmement persuadé que cette crise n’aurait pas eu lieu si le gouvernement n’était pas né après la crise des incendies. (ici et sur Rue89 : Incendies en Grèce : colère, clientélisme, aide nécessaire ). Cette naissance politique, cette ré-élection est au fond une fraude, pas au sens de fraude électorale, mais au sens d’avoir vendu quelque chose qui n’est pas vraiment ce pourquoi on a payé. La corruption, l’affaire de vatopaidi, la mini-politique de couloirs, tout cela n’a fait qu’envenimer les choses. Mais le fond du fond, c’est que le gouvernement est illégitime et qu’il profite de ce répit en en faisant le moins possible.

- Une police déconsidérée, mal entraînée, pire : entraînée à faire le mal, jamais sanctionnée en cas de « bavure » (Eleftherotipia a publié la longue liste des bavures jamais sanctionnée, liste recopiée dans l’excellent blog de Anemos - en grec) .

- des perspectives d’emploi désastreuses, un coût de la vie excessif (once more, Kat avait écrit un intéressant petit article qui comparait le coût excessif des produits en Grèce et aux États-Unis).

- Des « anars » actifs, peu nombreux, toujours prêts pour « un coup », tolérés pendant longtemps, puis devenus la cible et l’excuse d’une bataille rampante dans Athènes, entretenant une sorte de petite guerre de basse intensité, prétendument localisée à Exarchia, ce qui est une caricature fondée sur un symbole, celui d’être un quartier situé derrière l’école Polytechnique (les plus vieux se souviennent de ce quartier pour avoir aussi abrité, rue Bouboulinas, la sécurité nationale jusqu’à la fin de la dictature, de sinistre mémoire, haut lieu de torture...) .

- Symbole, mot grec s’il en fut. L’École Polytechnique, le 17 Novembre jour symbolique, car cela renvoie à la glorieuse lutte, unanimement reconnue par tous. pendant laquelle les jeunes Athéniens ont vu leur mouvement de protestation ecrasé sous les chenilles des chars des colonels au pouvoir, signe prémonitoire de la chue de la dictature (67-73). En réalité, les colonels sont tombés car lâchés par leurs alliés américains, lors de l’invasion de Chypre, qui fut la goutte faisant déborder le vase. Ils sont tombés car ils étaient trop cons (innombrables blagues sur Patakos, Papadopoulos et les conneries des colonels ont fait la joie des grecs pendant au moins pendant la dictature, la dictature la plus bête du monde et au moins dix ans après). J’ajouterai que si le symbole est si fort c’est aussi à cause d’une honte réelle : comment a-t-on pu accepter des dirigeants aussi bêtes ? Sans même ajouter, que pour nombre de petits commerçants, petits industriels, petits promoteurs immobiliers, petits tenancier d’auberge à six drachmes, la dictature a été une période de croissance. Dans le non dit, voici un monument.

- En parlant de monument : le Parti Communiste. Mobilisateur, avant et pendant, malgré son refus d’appuyer la jeunesse. Une sorte de mystère politique, une légitimité basée sur le nombre d’années passés en prison de ses dirigeants. Car le Parti stalinien qui n’a jamais défendu aucun mouvement de masse dans ce pays après la fin de la guerre civile. Que ce soit en 1963, en 1972, en 1973, et aujourd’hui, le Parti s’est toujours méfié de la jeunesse. Pour qui était à gauche ou simplement contre la dictature, , et ne voulait pas de parti, le PC demeurait incontournable, car légitime, et insupportable de rigueur moraliste. Avant-hier en disant que le koukouloforoi étaient des gens de l’Alliance de Gauche SYRIZA, il s’est comporté comme digne héritier de cette ignoble aveuglement, prêt à faire alliance avec la droite contre ses frères ennemis. Pitoyable.

- La Grèce est historiquement un pays étrange : il se veut « pur » quand il n’est que le produit d’un extraordinaire brassage civilisationnel. Pendant plus de cinquante ans, les premiers ethnologues, des folkloristes éclairés (en grec : laographe, du mot « laos » qui veut dire peuple, pas du mot « ethnos », qui veut dire nation). La langue a été le véhicule d’une extraordinaire continuité historique. Et même si « pas une goutte de sang des anciens grecs ne coule dans les veines des nouveaux » comme le prétendaient les anthropologues racistes allemands à la fin du siècle passé, les grecs sont très fiers de cette conitnuité. Je n’ai vu cette fierté civilisationnelle entièrement encapsulée dans la fierté linguïstique que dans un seul autre pays : la Chine. Laos, pas nation.

La Grèce est un pays étrange, qui est moderne avec des structures traditionnelles, appartient à l’occident mais fait aussi partie de l’orient, fait travailler ses ouvriers et ses travailleurs de manière intensive —plus même qu’en Europe occidentale de l’ouest— mais prône la jouissance, intègre les étrangers facilement mais refuse de l’avouer… Un tel pays, est un pays qui ne se dit pas rempli de certitudes, et c’est d’ailleurs cette distance à soi qui plaît tellement aux nombreux étrangers qui ont choisi d’y vivre. Et je ne parle pas que des lettrés. C’est vrai des charpentiers polonais, des boutiquiers chinois, des albanais —parfaitement intégrés malgré un mépris réel de mes compatriotes pour ce pauvre peuple de montagnards— et autres. La magie de ce pays c’est son immense tolérance, sous un discours rigoriste et nationaliste totalement partagé -et bidon.

- La Grèce est au centre de la mondialisation, tiraillée entre la crise occidentale, et le dumping social imposé par les délocalisations. Il est en train de se former en Grèce une mafia gréco-étrangère, très inquiétante, qui pour le moment n’a pas l’habileté organisationnelle de la Camora dont parle Saviano dans son immense livre (Gomorra). Mais elle est très présente : commerce de filles jeunes -très jeunes- d’Afrique mise su rle marché, commerce de travailleurs, commerce de drogue, contre-bande en tout genre. La Grèce est la prochaine plaque tournante, merci de ne pas l’oublier Messieurs de Bruxelles. Son allié le plus puissant à cette nouvelle mafia ce sont les entreprises qui exploitent les différentiels de coûts : le World Economic Forum appelle cela la compétitivité. Un petit pays comme la Grèce n’a pas les moyens matériels de résister à cette pression, du haut et du bas, de l’Est et de l’Ouest. Cette chute est presque inscrite dans le programme économique d’un pays qui produit de moins en moins et qui vit de plus en plus off-shore (c’est ce qui ressoirt des nombreux travaux de l’INE, institut du travail de la ΓΣΕΕ - La confédération des travailleurs). Pour faire bonne mesure, et bien montrer que aucun joyau de la couronne ne résistera à la manie privatisatrice, le gouvernement a finalement autorisé la vente du port du Pirée au géant chinois Cosco.

- Il y a cependant plus que le bouleversement du rapport entre travail et capital, comme on disait autrefois, pour expliquer l’embrasement des jeunes. Quelque chose de beaucoup plus brut, beaucoup moins rationalisable, plus profond, n’en déplaise aux économistes et tous ceux qui cherchent des causes économiques aux mouvements politiques, car c’est bien un mouvement politique. Il est un cri d’étouffement, d’engorgement, de trop plein et pas assez, de hurlement, violent, frénétique, et on serait malvenu de ne pas l’écouter car en le réprimant sans l’entendre, on envenime progressivement les choses encore plus. Et les voix les plus fortes ne seront pas celles dont traitent avec mépris les économistes (Prévélakis prof à Paris-I par exemple, a défendu cette idée que les anars, et les manifestants, sont issus de la bourgeoisie ; c’est faire peu de cas du degré élevé d’information de toute la jeunesse, toutes classes confondues, et non seulement une élite appartenant à la bourgeoisie -terme qui n’a pas énormément de sens dans un pays massivement urbanisé, passons...).

Le jour où tous les grecs seront des contrebandiers, le jour où ces jeunes, si on ne les écoute pas, iront se barricader dans leur fierté, et utiliseront leur intelligence à détruire, il faudra pas venir pleurer. Le jour où les grecs cesseront de vivre l’âge de l’innocence et deviendront les prochains requins de la Méditerranée il ne faudra pas se plaindre. La volonté individuelle compte pour bien peu si le système politique ne donne pas une voix à ce hurlement de douleur provenant d’une blessure qui est trop profonde pour être visible. Ce jour là, la Grèce ne sera plus tolérante. Ce jour là, les îles grecques deviendront l’enfer de l’Europe.

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