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Blague Macabre au Cambodge

Tortionnaires, mais un peu séniles

dimanche 15 février 2004, par rigas

Allez voir le film de Rithy Panh sur le camp S21 de Tuol Sleng. La visite de Tuol Sleng fut, pour moi, un moment bouleversant dans sa grande nudité.

Notez que Duch, le tortionnaire en chef, est encore en vie, même s’il est emprisonné, sans jugement, car le Cambodge n’a pas encore réussi à trouver la manière de panser les plaies.

Le plus drôle fut à la sortie du film au Cambodge les déclarations de Khieu Sampan, numéro deux de l’Angkar : "Je n’ai pris connaissance de l’existence du camp S21 qu’avec ce documentaire". Hallucinant !

L’hommme probablement le plus sanguinaire du régime Khmer rouge ne savait pas qu’on y avait enfermé non seulement des "ennemis" mais aussi des amis comme les ministres de l’information.

Pensons un instant à ce projet fou d’un Cambodge heureux -je parle du Cambodge car c’est saisissant de « pureté » : plus de 2 millions de morts et ce soi-disant sénile de Kieuh Sampam qui dit n’avoir eu connaissance du camps S-21 que par un documentaire ! Comment un peuple a-t-il pu sombrer dans cette vaste tyrannie, se demande à juste titre le père François Pouchaud -c’est souvent des curés qui nous ouvrent les yeux, ça aussi faudrait en parler une autre fois -pourquoi une telle hécatombe ? Et après avoir longuement cherché, on ne peut qu’être affligé de la simplicité de la réponse : c’est pour appliquer à la lettre un projet, celui d’un Cambodge entièrement vidé de ce que les idéologues Khmers rouges appelaient les corrompus, les traîtres, les irrécupérables.

Je prend cet exemple entre tous : le Rwanda nous aurait pu servir d’exemple, ou même l’Afrique du Sud et Israël, tant ces pays ont dégommés des gens au nom du bonheur de leur peuple ou pire encore du bien-être du peuple élu (et par conséquent du malheur inéluctable du peuple tout court !). Les khmers disaient tant pis pour les morts : "un ou deux millions de personnes suffisent à construire le Cambodge nouveau".

J’en ai un frisson dans le dos quand je rédige cette phrase sur mon ordinateur, bien que je soit planqué quelque part à Canton. Ce projet dingue qui a fait autant de malheur, non seulement des morts mais des plaies qui ne guériront jamais, que l’on voit dans les rizières, sur les montagnes, dans les constructions, dans le regard des personnes comme mon ami Chrom Bunny qui fut orphelin à trois ans, comme bien d’autres, dans la haine de leur propre pays, ainsi donc ce projet inspiré et pur trouve son origine dans cette idée qu’il faut se débarasser du "grand équivalent général", de l’argent. Et qu’imaginèrent les étudiants cambodgiens un temps en formation à Paris futurs dirigeants assoifés de Justice ? Un monde régi par l’Organisation Suprême. Et le terme fut utilisé par les révolutionnaires eux-mêmes pour désigner la mort. Ainsi quand un villageois désigné recevait l’ordre de se présenter face à l’Organisation suprême, à « l’Angkar Leu », cela signifiait qu’il allait affronter la Mort. La rencontre avec l’être suprême... tout de même, les Khmers rouges avait un humour bien macabre.

Je sais qu’il existe encore des gens en France qui ne prennent même pas cela en considération quand ils parlent de politique, de révolutions, de la vie tout simplement. Ils feraient bien de tourner deux fois leur langue dans leur bouche avant de parler.

J’en profite pour signaler le magnifique article de Amitav Gosh Dans GRANTA que je découvre à l’instant « Dancing in Cambodia ». Superbe description de la vie au quotidien en 1993. Les forces de l’UNTAC, le dollar, l’opposition des points de vue entre les étrangers et les nationaux, sur l’origine française de la vie estudiantine de Kieuh Sampan et de Pol Pot, sur le rôle essentiel que joue la musique dans ce pays depuis toujours, sur l’année 1980, la première année après la chute du Khmer rouge « qui fut aux dires de ceux qui la vécurent, une sorte d’épiphanie ». Tant d’espoir et de désillusions en si peu de temps.

Republié dans Granta (2001) The First Twenty-One Years , pp. 226-260. (Voir le site de GRANTA pour plus d’infos et s’abonner, ce journal est merveilleux !)

Article de Libé à la sortie du film de Rithy Panh

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