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Le développement de la Chine

lundi 30 mars 2009, par rigas

A l’heure où tous parlent de la crise et essaient d’évaluer les aspects les plus conjoncturels. il est intéressant de regarder de plus près les aspects structurels.

Dans cet article (PDF, sur le site de la Revue Régions et Développement) Zhao Wei et moi-même nous nous attachons à montrer la dualité du développement industriel chinois. [1]

Cette dualité est particulièrement forte si on s’attache à examiner les capacités technologiques du pays. Nous ne sommes pas loin de penser que cela ne concerne pas seulement l’industrie et la politique industrielle. Personnellement, j’irai un peu plus loin —avis que ne partage pas nécessairement mon collègue chinois : je partage l’analyse de He Qinglian, [2]
une économiste chinoise qui a dû s’exiler pour avoir dit et écrit ces choses là. selon laquelle le système est non seulement dual (public et privé), mais que le public —entendez les organes du Parti— pompe toute l’énergie du privé. C’est une garantie que les politiques économiques n’étoufferont jamais entièrement les PME (pas de nationalisation à la soviétique en Chine donc) car leur valeur ajoutée est nécessaire pour alimenter la vie du public (dans mon esprit cela inclut les organes du Parti, les entreprises publiques, les centres et organisations para-publiques innombrables de ce vaste pays) mais c’est aussi le principal frein au développement de l’innovation (pbs de financement, pbs de contrôle des produits stratégiques, incapacité à soutenir les PME, impossibilité de soutenir l’activité technique quand elle n’est pas partie intégrante de danwei publiques, ie. d’entreprises ou organismes publics ou para-publics). Cela se traduit par des effets mixtes au niveau macro-économique : une croissance certaine, mais qui est pour plus de 60% due à des entreprises soit étrangères soit PME des régions côtières ; une certaine distribution de salaires, des profits conséquents, donc du PIB en hausse, et une épargne -encore- solide. Mais dans le détail ça tangue pas mal : pas de capacité d’innovation industrielle sauf dans quelques secteurs très restreints dits « stratégiques », une capacité de recherche universitaire qui a bcp de mal à se connecter au secteur industriel, et des difficultés de gestion réels. Là aussi, des milliers d’experts en business vous expliquent que non non, y’a plein de gens très bien et des managers très bien en Chine. En termes proportionnels, et à l’échelle de ce géant, je prétends qu’ils se comptent en quelques poignées. Mais plus grave, ce n’est pas un problème de quantité, mais un manque collectif. La capacité de gestion est extrêmement faible dans les PME y compris celles qui réussissent et elle est aussi parfois faible dans des géants industriels [3]. Ce qui les fait avancer c’est l’extraordinaire croissance de la demande de leur clientèle, une demande que les managers ne contrôlent absolument pas [4]. Ce dynamisme contagieux, est non seulement agréable à vivre ("La Chine c’est le pied" disent tous les jeunes occidentaux qui y vivent et je partage cette opinion), mais aussi la planche de survie des entreprises chinoises et aussi de l’économie dans son ensemble Par ailleurs pour s’en sortir les entreprises ont des réflexes ignobles dont le plus fréquent d’entre eux : ne pas payer sa main d’oeuvre, quand s’il s’agit des véritables soutiers de la croissance chinoise, les mingong. Les trois prochaines années seront celle où l’état chinois aura à affronter ces questions de fond.

C’était mon quart d’heure, « je veux en dire un peu plus que ce que je publie dans mes articles ». Tiens j’en profite pour rappeler que j’ai déjà écrit des trucs de ce genre dans mes échanges sur le blog de Haski.

J’en profite pour signaler que l’ensemble du numéro 28, de la trrrrès intéressante et bonne Revue Régions et développement est consacré au développement de la chine, y compris dans les CR d’ouvrage qui parlent d’autre bouqins dans lesquels j’ai aussi contribué, soit indirectement (J. Ruffier sur les usines du Guangdong [5]) soit directement (livre édité par Huchet, Ruet et Richet qui compare la Chine et l’Inde [6]
)

Et j’en profite aussi pour dire que je suis beaucoup plus radical sur le développement de la Chine que bien des auteurs y compris ceux publiés dans cette remarquable revue et qui attribuent au gvt chinois le « succès » de la Chine. Sur le mode : c’est grâce à la prudente politique du gvt chinois que la Chine se développe. Mon opinion à ce sujet est que le gvt chinois fait le strict minimum pour ne pas voir couler le secteur privé. Pis c’est tout.

Dans un échange avec un inénarable bonhomme -Nicolas m’avait posé une question similaire : " C’est quand même le PCC qui a contribué à changer le quotidien du plus grand nombre ces 30 dernières années. ". Je répondis :

Cette phrase est factuellement fausse !

C’est la création d’entreprise, souvent avec des capitaux étrangers, qui a permis à un plus grand nombre (mais pas "au plus grand nombre") ces dernières années de mieux se porter. Dans de très nombreux cas, après 1978, créer une entreprise était très mal vu du PCC et des autorités locales y compris dans le Guangdong (région pilote où le gvt avait décidé d’expérimenter l’ouverture économique). Il a fallu attendre au moins les années 84-85 pour que cela soit accepté. C’est très souvent en dépit de la volonté des cadres du parti que l’enrichissement a eu lieu. La grande intelligence de Deng Xiaoping a été de laisser faire malgré de nombreuses oppositions. (et tout cela n’a rien à voir encore une fois avec la démocratie)

...

Et de manière générale je disais à l’époque :

... J’ai dis parfois que la corruption a été industrialisante en Chine ; les fonctionnaires qui se faisaient du pognon en participant dans des entreprises "red hat" devaient bien réinvestir qqpart et ils le faisaient dans leurs propres boîtes ; ce n’est pas pour cela que je l’approuve (il y a des économistes chinois -pas seulement de la nouvelle gauche- qui ont dénoncé ce système).

Je pense aussi que, concernant le développement économique de la Chine, le PCC n’y est pas pour grand chose ! Que ce qui se passe dans les provinces riches est le fruit d’une initiative entrepreneuriale étonnante que j’admire à plus d’un titre. Si le PCC y étiat pour quelque chose alors la campagne vers l’Ouest aurait déjà été couronnée de succès. Ce n’est pas le cas, malheureusement pour eux. Le développement de la Chine c’est encore une affaire d’investissements pas de politique industrielle.

Le développement de la Chine c’est les provinces de la côte, les investissements des huaqiao (qui sont les plus ignobles des patrons et qui profitent des conditions ignominieuses de travail faites aux immigrés des provinces du Nord). La demande ne tire pas cette économie : la demande, c’est encore les rares nouveaux riches, mais comme la Chine est très peuplée même pas bcp ça fait beaucoup de consommateurs. C’est ce qui fait sa force et sa faiblesse.

J’ai vu des patrons de certaines boîtes sont souvent des gens détestables, des racistes invétérés qui disaient des trucs tellement ignobles que mes traducteurs n’osaient même pas traduire, des personnes haineuses qui, comme par hasard, étaient parmi ces patrons qui ne payaient pas leurs ouvriers en prétendant que cela mettaient en risque leur business et donc le job de leurs employés !!! Mais tous les patrons ne sont pas comme cela, me direz-vous. Ah en effet, j’ai parfois rencontré des pauvres bougres qui triment comme leurs ouvriers. Des gens aussi très intelligents et malins (faut l’être pour diriger une boîte) qui savent profiter d’opportunités. Bravo à eux. J’ai aussi vu des hauts fonctionnaires parfaitement honnêtes. La majorité le sont en effet. Je vous rassure. Mais la competition est très rude. On dérape très vite quand on a cinq mecs aux dents longues qui lorgent votre poste et qui ne sont pas particulièrement plus mauvais que soi mais qui guettent... qui guettent.

Dans leur grande sagesse les dirigeants du PCC, ceux de Pékin, la crème de l’élite sait tout cela parfaitement. Mais ça fait pas bcp de gens qui savent et souvent ils se mentent à eux-mêmes en pensant que tout cela est contrôlable.

Caijian.

Lien :
- Revue Régions et développement, numéro 28, 2008

Rappel de travaux sur la Chine dont les publis de Zhao Wei et Rigas Arvanitis :
- Apprentissage technologique et innovation dans le Sud de la Chine (2000-2004), la base empirique première de nos travaux expliquée par le menu.
- IN ENGLISH : Un podcast « Entreprises et technologie dans le Sud de la Chine / Entreprises and technology in South China »
- IN ENGLISH Un bon article dans la revue "International Journal of Technology Management" de Arvanitis, Zhao, Qiu et Xu : "Technological Learning in Six Firms in South China : Success and Limits of an Industrialization Model" qui reprend six études de cas d’entreprises en Chine
- Ruffier, Arvanitis et Zhao « Patrons privés et patrons publics au Guangdong : quelques éléments de différentiation des stratégies et des comportements » (2007)
- Thèse de Zhao Wei

Voir aussi Liste des publications de Rigas Arvanitis.


[1Zhao W. et Arvanitis R. (2008). « L’inégal développement industriel de la Chine : capacités technologiques, système d’innovation et co-existence de différents modes de développement industriels », Revue Régions et développement, vol. 28, p. 61-85.

[2Notamment : He Qinglian (2000). « China’s listing social structure », New Left Review, vol. 5, noº sep/oct 2000, p. 69-99 < http://newleftreview.org/?page=article&view=2271 >. La socio-économistes américaine Jean Oi a théorisé cette relation étroite entre gvt publics et croissance économique en disant que les gvts locaux sont des états entrepreneurs. Par ex : Oi J.C. (1995). « The Role of the Local State in China’s Transitional Economy », China Quarterly, vol. 144, noº Dec. 1995, p. 1132-1150.
Voir ce que je raconte plus bas sur la corruption.

[3voir notre petit article : Management et croissance des entreprises en Chine.

[4Pour en savoir plus là-dessus faudra attendre qu’on rédige les résultats du projet Innovachine dirigé par Jean Ruffier qui a réunit une bande d’experts de très haut niveau chinois et français.

[5Ruffier J. (2006). Faut-il avoir peur des usines chinoises ? Compétitivité et pérennité de l’atelier du monde, Paris : L’Harmattan.

[6Arvanitis R., Miège P. et Zhao W. (2007). « On the role of foreign investment in the development of a market economy in China », in Huchet, J.F., Richet, X. et Ruet, J. (éd.) (2007). Globalisation in China, India and Russia. Emergence of national groups and global strategies of firms, New Delhi : Academic Foundation p. 259-281.

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