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La science dans les pays non-hégémoniques

mercredi 3 juin 2009, par rigas

Que sont les pays non-hégémoniques ? [1] Quelle science y trouve-t-on ?

Philippe Losego et moi-même (Rigas Arvanitis) proposons, dans un article de la revue d’Anthropologie des Connaissances, de définir ainsi ces pays

- Les pays non-hégémoniques sont dominés dans la division internationale du travail scientifique. Cette idée était déjà présente dans le concept de « science périphérique » défendue depuis le début des années 80 par Hebe Vessuri et son équipe (à l’époque au CENDES, lire Díaz, Texera et Vessuri, 1983). La science périphérique selon certains auteurs ((Kreimer et Zabala, Hubert et Spivak, par exemple) désigne l’activité scientifique des pays qui participent aux grandes collaborations internationales mais se voient attribuer des fonctions secondaires dans des programmes élaborés dans les pays hégémoniques.

- Les pays non-hégémoniques n’ont pas d’instruments financiers capables d’agir sur les grandes tendances de la production de savoir dans le monde, comme les USA, l’Union Européenne ou, d’une autre manière, les pays du Sud-est asiatique qui ont réussi à imposer leur modèle de développement incrémental, fondé sur le « rattrapage technologique ». Cependant, il leur reste des marges de manœuvre, d’une part à l’échelle nationale, pour agir sur leur propre production de connaissance et, d’autre part, dans les choix de sujets et les choix de partenaires avec lesquels ils coopèrent.

Losego et moi-même avons constitué un dossier dans la RAC qui ne porte pas vraiment sur les pays que l’on considère typiquement comme « en développement » (comme notamment le cas de l’Afrique traité par R. Waast, voir aussi bibliométrie de l’Afrique (2002)). Il porte plutôt sur des pays contraints par les échanges internationaux mais disposant de marges de manœuvre pour élaborer une politique à l’échelle nationale. Certes, la globalisation des échanges rend cette politique difficile mais paradoxalement elle lui donne aussi une nouvelle légitimité. C’est ce qui ressort clairement dans ce numéro des cas de l’Afrique du Sud et de la Russie (voir les articles de Ph. Losego et de B. Milard). On assiste à une claire reprise en main de l’appareil scientifique par l’Etat au nom même de la mondialisation. De plus, certains pays traités dans cette livraison de la RAC s’insèrent de plus en plus mal dans la nouvelle division du travail intellectuel.

Ce dossier aborde à peine la question qui devrait être centrale. Elle mérite d’être repensée, non seulement par rapport au rattrapage technologique (ou l’apprentissage technologique), mais aussi par rapport à la question centrale de l’existence -ou pas- d’une science mondiale. Car le monde n’est plus constitué de la seule Europe et des USA, mais d’une quantité de pays qui revendiquent -bruyamment et massivement- leur place au soleil. Rien ne dit que cette revendication ne se fera pas aussi dans le domaine de la recherche ; au contraire, tout laisse à penser que c’est ainsi que la globalisation se fera en partie en dépassant les formes de l’ancienne -ou seconde- globalisation. A savoir, en mobilisant les chercheurs et la science. Cependant, ce ne sera ni simple, ni rapide ; et probablement, des pays comme l’Inde et la Chine, du fait de leur taille importante, tenteront de contrôler les sources de pouvoir que sont les pôles de financement (entre autres). La gouvernance mondiale de la science n’est véritablement pas pour demain. Elle sera, par contre, le phantasme de demain, un phantasme de pouvoir politique équivalent à celui qu’occupa la physique dans l’immédiat après-guerre. Vaste question, qui nécessite un programme de recherche empirique (au moins au sujet des collaborations scientifiques internationales, mais aussi au sujet de la profonde modification des disciplines de recherche quand elles doivent se globaliser).

Table des matières du dossier :

DOSSIER : LA SCIENCE DANS LES PAYS NON-HÉGÉMONIQUES

- Introduction
PHILIPPE LOSEGO ET RIGAS ARVANITIS

- Quelle politique de la science pour un pays intermédiaire ?
Le cas des sciences de la nature en Afrique du Sud (1945-2006)

Philippe Losego , 361-390

- Les effets d’héritage dans l’organisation de la science en Russie
BÉATRICE MILLARD , 391-412

- Quelle connaissance et pour qui ?
Problèmes sociaux, production et usage social de connaissances
scientifi ques sur la maladie de Chagas en Argentine

PABLO KREIMER ET JUAN PABLO ZABALA , 413-440

- Prendre la vague des nanotechnologies depuis la périphérie.
Le rôle des instruments dans l’insertion de chercheurs argentins
au sein de réseaux de coopération scientifique

MATTHIEU HUBERT ET ANA SPIVAK L’HOSTE , 441-468

- Un institut de recherche scientifique en crise en Ouzbékistan
MONIQUE SELIM, 469-486

- Sciences sociales et lutte nationale dans les territoires occupés
palestiniens. La coercition comme contrainte et comme ressource
scientifique

VINCENT ROMANI , 486-504

- La critique arabe de l’orientalisme en France et aux États-Unis.
Lieux, temporalités et modalités d’une relecture

THOMAS BRISSON, 505-522

Ce dossier de la RAC est complété par des compte-rendus de lecture qui portent sur ces mêmes sujets mais des pays différents : Inde, Afrique du Nord, Afrique sub-saharienne, etc.

- KHELFAOUI, HOCINE (éd.) (2006). L’intégration de la science au
développement. Expériences maghrébines.
Paris, Publisud
et
- GÉRARD, ÉTIENNE (éd.) (2006). Savoirs, insertion et globalisation, vu du Maghreb,
Paris, Publisud.

par RIGAS ARVANITIS p.527

KAPIL RAJ. Relocating modern science : circulation and the construction of
knowledge in South Asia and Europe, 1650-1900,
Basingstoke, Palgrave
Macmillan.

par RIGAS ARVANITIS p. 534

- Vessuri Hebe (2007). ‘O inventamos, o erramos’ : La ciencia como
idea-fuerza en América Latina
, Editorial Bernal (Arg.), Universidad
Nacional de Quilmes Editorial.

par RIGAS ARVANITIS , p.538

On trouvera aussi un Compte rendu de :

- DUBOW, SAUL. (2006). A commonwealth of knowledge. Science,
Sensibility and white South Africa 1820-2000, Oxford University Press

par P. LOSEGO


[1Contrairement à ce que croient certaines personnes, le terme n’est pas une invention d’un quelconque organisme international. Il s’agit d’une invention issue d’une discussion au sein du défunt réseau INIDET. Marcos Supervielle fut probablement son concepteur. Cependant, ni lui, ni personne d’autre n’a, à notre connaissance, employé ce terme dans le contexte de l’étude de la recherche. Si nous l’employons ici c’est qu’il renvoie en grande partie à la notion de domination scientifique que proposait d’étudier, naguère, Yvon Chatelin. Voir Y. Chatelin : La science et le développement Chatelin, Yvon et Rigas Arvanitis, Eds. (1984). Et les actes d’un colloque prémonitoire : Pratiques et Politiques Scientifiques, Actes du Forum des 6 et 7 février 1984. Paris, Editions de l’ORSTOM..

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