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Apprentissage technologique et système productif : mon testament

mercredi 11 novembre 2009, par rigas

Cela fait 20 ans que je travaille sur ce sujet, en Amérique latine et en Chine (et parfois ailleurs), et je ferme la boutique. J’écris donc avec mes camarades une sorte de testament.

Le texte -que j’ai donné à lire à quelques personnes- a été soumis à l’excellente Revue d’anthropologie des connaissances. Sans manipulation aucune, puisque ce n’est pas moi qui dirige le processus éditorial dans ce cas. [MàJ : L’article a été publié en 2014 ]

L’article se fonde sur une réflexion engagée depuis 1994 avec Daniel Villavicencio (au Mexique) et que j’ai affiné avec l’aide de Zhao Wei (Chine). Une première présentation lors d’un colloque ("L’apprentissage technologique et les savoirs productifs collectifs des entreprises : exemples du Mexique et de la Chine") il y a deux ans.... Mais plusieurs questions étaient restées en suspens.

La dernière version a donc été rédigée à trois et me semble plus satisfaisante. J’espère que la Revue l’acceptera. Une partie de ma vie scientifique est ensérrée dans ces quelques 25 pages.

L’une des questions "réglées" dans ces deux dernières années continue à me tenir à coeur et si je devais continuer serait mon cheval de bataille : la notion de système productif.

Extrait (p.16) :

« Bien que les nombreux chercheurs qui adoptent aujourd’hui cette approche reconnaissent que le processus d’acquisition n’est pas un processus spontané et linéaire, dans l’analyse, ils soutiennent l’existence d’une séquence progressive d’apprentissage assez simple, des opérations les plus simples vers l’obtention de capacités technologiques avancées telles que la R&D. Cette vision quasi-linéaire et par étapes insiste sur un processus d’acquisition comme le fruit d’un effort volontaire qui implique une succession d’étapes incrémentales où les capacités productives se développent avant les capacités d’ingénierie et d’innovation. Il y a là deux difficultés théoriques. La première, que nous avons évoqué ci-dessus, concerne ce que l’on nomme niveau « micro ». Si c’est le système productif, comme nous le soutenons, et pas l’entreprise qui « apprend », alors toute une série de généralisations sur l’apprentissage posent problème.

Supposons un instant que ce soit l’entreprise qui apprenne. Nous partagerons alors le point de vue de la théorie évolutionniste qu’une des caractéristiques majeures des processus d’apprentissage dans une entreprise est qu’ils s’inscrivent dans un « sentier » cumulatif et simultanément que les entreprises ont des routines différentes. Certaines entreprises disposent de plus de connaissances que d’autres sur leur technologie et de ce fait disposent d’une certaine aisance. Puisque la croissance de l’entreprise tend à être localisée autour des connaissances qui leurs sont familières, leur aptitude à répondre rapidement à des changements dans les prix relatif du travail, du capital et des différents matériaux –pour parler comme les économistes-, est nécessairement limitée. Ainsi, ce que l’entreprise peut espérer dans le futur est contraint par ce qu’elle a été capable de faire par le passé. La maîtrise de la capacité opérationnelle n’implique en effet pas nécessairement une augmentation automatique de la capacité d’innovation. La capacité d’innovation ne procède pas automatiquement de l’intensification de la capacité de production. Si l’on reconnaît que le rattrapage économique se fait par l’apprentissage technologique, celui-ci sera une sorte spécifique d’action « spontanée » plutôt qu’une succession d’étapes différentes de formation de capacités technologiques. »

[...]

« Mais le niveau « micro » n’est pas l’entreprise, mais l’atelier. Les expériences de pays émergents, plus ou moins réussies, montrent que le rattrapage économique est lié principalement à certaines catégories d’actions d’apprentissage technologique dans les ateliers, celles qui permettent d’assurer l’articulation entre l’atelier et les acteurs de l’environnement productif. Le rattrapage économique du Japon dépendait beaucoup de l’ingénierie inverse effectuée par les ingénieurs pour découvrir les principes technologiques d’un appareil, d’un objet ou d’un système grâce à l’analyse de sa structure, de ses fonctionnalités, et de son fonctionnement ; techniquement, cette activité revenait à reproduire l’original. L’intérêt est que ce ne sont pas que des tours de main et des savoir-faire qui se mettent en place avec l’ingénierie inverse : elle oblige à détecter les besoins potentiels du marché, à localiser les sources de connaissances techniques et productives, de situer les produits dans des marchés nouveaux (« la tropicalisation » des produits). Elle implique aussi la recherche d’informations pertinentes, d’interactions efficaces entre les membres du collectif et l’extérieur.
 » [p.17]

Pour le dire simplement, il me semble que le bon niveau d’analyse de l’apprentissage technologique n’est ni l’entreprise, ni le secteur ou la branche (le fameux secteur "méso" des économistes industriels) , mais soit l’atelier (micro) soit le système productif (macro), "un collectif particulier qui peut être inclus dans l’entreprise ou la dépasser". Car le système productif est à mon avis le véritable sujet de la mondialisation :

« Du point de vue de l’apprentissage technologique, il nous semble important de préciser que ce n’est pas l’entreprise mais le système productif qui met en relation des producteurs et des donneurs d’ordres. Ainsi dans le cas de figue le plus fréquent dans les industries traditionnelles, où le donneur d’ordres est à l’étranger et le producteur dans un pays en développement, il y a un déséquilibre interne qui se fait presque à l’insu des gestionnaires et des patrons de PME (encore que dans les interviews ils nous semblaient être particulièrement conscients de cette possibilité de dépendance mais avouaient ne pas savoir comment y remédier ; en d’autres termes ils vendaient leur âme au Diable en connaissance de cause). Si les « chaînes de valeur » sont la base même du système mondialisé, alors il nous semble que la compréhension de la mondialisation passe par la compréhension de l’apprentissage technologique. » [p.14]

RESUME de l’article :

L’APPRENTISSAGE TECHNOLOGIQUE ET LES SAVOIRS PRODUCTIFS COLLECTIFS DES ENTREPRISES

Réflexions à partir de travaux empiriques (Venezuela, Mexique et Chine)

RIGAS ARVANITIS, DANIEL VILLAVICENCIO ET ZHAO WEI

L’article présente une réflexion théorique fondée sur des travaux empiriques menés au Venezuela, Mexique et en Chine pour identifier et mesurer l’apprentissage technologique des entreprises. Nous proposons une définition de l’apprentissage technologique qui soit facile à mettre en œuvre dans les travaux empiriques, en tant qu’expérience technique accumulée par l’entreprise, et nous proposons pour cela de décomposer cette expérience en différentes activités observables empiriquement. En cela, notre définition se démarque des travaux économiques « évolutionnistes » auxquels nous nous sommes identifiés durant la réalisation de ces travaux qui insistent sur une caractérisation d’ensemble de la manière de faire de l’entreprise (learning by doing, learning by using, etc…). Cette identification empirique des activités technologiques semble plus proche de cette anthropologie des connaissances que différents auteurs défendent en France (basée sur la pratique, tenant compte des contraintes matérielles et temporelles, fondée sur une communauté de pratiques). Elle nous semble aussi plus efficace à expliquer certains paradoxes apparents (la rapide évolution des petites entreprises et leur apparente stagnation technique) et les stratégies de rattrapage technologique (« catching-up ») que déploient les entreprises des pays en développement –mais pas seulement dans ces pays-là –pour lesquelles se posent des questions analytiques sur l’échelle d’observation de l’apprentissage technologique. Elle nous semble aussi poser la question de l’acteur principal de l’apprentissage qui n’est pas l’entreprise mais un collectif particulier qui peut être inclus dans l’entreprise ou la dépasser, le système productif. Enfin, nous terminons sur le fait que l’entreprise est toujours une entité sociale enchâssée dans un monde de l’innovation, univers social constitué d’institutions et entreprises oeuvrant au développement technologique.

La rédaction d’un article de synthèse est injuste. On reconstruit un peu l’histoire, on "oublie" ses racines et ses origines. Il faut donc que je rappelle que l’apprentissage technologique (terme employé par Jorge Katz pour la première fois en Amérique latine) a pris corps scientifiquement au Venezuela dans l’équipe dirigée par Arnoldo Pirela avec Rafael Rengifo et Alexis Mercado. J’ai ensuite engrangé les idées et les commentaires de nombreux amis, et je me suis rendu compte que les contributions sont de type variés et très nombreuses. Mention particulière à Jean Ruffier avec qui nous avons vécu des aventures étranges et qui nous ont soudé. Mais je ne suis pas reconnaissant : je lui ai purement et simplement volé son "système productif" et comme le vol d’idée n’est pas protégé par la loi il n’y peut rien. Je le remercie de ses très nombreux commentaires et lui souhaite bon vent en Chine où il continue à bâtir l’Empire de la sociologie.

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