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Lucide prisonnier, trop lucide

Ou comment un être trop lucide est pris pour fou

mardi 24 février 2004, par rigas

Supposons un instant que vous soyez parfaitement lucide, trop lucide même, mais suffisament dépressif pour être abandonné par sa famille, pour être exilé non pas de son pays mais de la société. Que peut-il vous arriver ? Guillermo Rosales, qui est dans ce cas, a écrit un livre tout à fait étrange qui donne une réponse. Une réponse qui donne froid au dos. On rentre dans une maison de retraite pour fous, un "boarding home", et là se trouve une petite société terrifiante. Elle est composé de fous, semi-fous, désaxés, vieux, ou tout simplement de gens à l’abandon, qui sont pris en charge par un ignoble exploiteur et plus encore par un maton —tout aussi à l’abandon— voleur, menteur, violeur, et violent, chargé de faire de l’ordre dans ce petit monde branque.

Je lis sur Guillermo Rosales :

Voilà une des étoiles filantes de la littérature. Guillermo Rosales, cubain, né en 1946, est très tôt remarqué comme romancier mais il n’est pas publié à Cuba où règne l’ordre politique et moral. Dépressif, malade, il choisit l’exil en 1979. Il continue à écrire malgré ses internements successifs et "Boarding Home" ("Mon ange") est publié en 1986 à Miami. En 1990, il bénéficie d’une chambre dans un immeuble d’Etat pour nécessiteux et se suicide en 1993, trois ans après son ami Reinaldo Arenas.

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Cet unique livre est autobiographique.

On a voulu en faire un livre politique, une critique du castrisme ou une critique des Etats Unis et ce n’est ni l’un ni l’autre. Ce livre parle du désarroi dans lequel nous nous trouvons face à cette horreur qu’est une société qui ne sait pas quoi faire de ces gens étranges : un peu fous, drogués, dépressifs, vieux, pauvres, qui deviennent vite sales, baveux, merdeux, dans l’abandon, avec la bénédiction des familles qui s’en débarassent. La gestion des "boarding home" relève d’une horreur à laquelle nous assistons, nous tous lecteurs, impuissants ; elle d’autant plus ignoble qu’elle est une source d’immenses profits pour le patron du boarding house en même temps qu’il dit faire le bien de tous.

Le héros n’est pas fou, et le garde-chiourme s’en rend bien compte. Et le seul moment où il aurait pu s’enfuir de l’enfer, ce seul moment est simplement gaché par le système et ses règles. Le lecteur est pris de rage.

Le traducteur a eu tord d’appeler le livre "Mon ange" car son titre en anglais correspond mieux au contenu : le "boarding home" est une prison, ouverte en partie certes, mais prison tout de même. Et le héros finit par devenir un ignoble parmi les ignobles. Aucune pitié, lucidité absolue.

A l’heure où on parle beaucoup des prisons aux Etats-Unis (cf excellent article de Loïc Wacquant, ce texte magnifique rappelle que les prisons ont toujours été aussi cela : un lieu où parquer les êtres qui nous gènent.

Le livre boulversant m’a été recommandé par une excellente libraire de la petite mais chaleureuse librairie La Litote 15 bis rue Alexandre Parodi 75010 Paris, Tel : 01 44 65 90 04.

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