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Sociologie chinoise

vendredi 4 juin 2004, par rigas

Un article remarquable de Aurore Merle montre les enjeux de la sociologie en Chine.

Aurore Merle fait depuis quelques années un minutieux travail de collecte d’informations et d’analyse sur la sociologie en Chine. Elle vient de publier un remarquable article Vers une sociologie chinoise de la civilisation communiste, dans Perspectives chinoises no. 81 (janvier-février 2004) qui se base sur des interviews et une analyse des sociologues de Tsinghua à Pékin.

L’école de sociologie de Tsinghua est bien particulière en ce qu’elle tente à la fois de développer un projet original de recherche — où prime l’étude de terrain, les interviews en profondeur, la collecte des récits de vie et de la tradition orale, l’analyse minutieuse de situations locales— mais aussi par son choix théorique de construire un objet de recherche : la « civilisation communiste ».

Après avoir moi-même côtoyé des sociologues sans une perspective théorique de ce type, je mesure pleinement l’originalité de ces choix. La présentation que fait Aurore Merle des brèves biographies des sociologues de Tsinghua explique certaines de leurs orientations.

Tout laisse à penser que ces professeurs, qui forment la première génération de sociologues, veulent non seulement expliquer leur passé, mais aussi se démarquer d’une sociologie "industrielle", basée sur un outil quantitatif lourd. Or la sociologie en Chine c’est surtout cela : une collection d’enquêtes, une connaissance de SPSS, une bonne maîtrise des enquêtes d’opinion. Pourtant, sans aller jusqu’à cette "pureté" théorique des Shen Yuan, Sun Liping et Guo Yuhua, les sociologues chinois sont conscients des limitations de la socio industrielle, mais ont beaucoup de mal à s’en défaire. Car elle est faite pour répondre à des demandes institutionelles émanant pour la plupart du temps du gouvernement ou du Parti —dites-moi ce que pensent vraiment les gens du SARS ? qui sont les xiagang ? comment travaillent les femmes dans les usines ? quels sont les résultats des ventes d’actifs des entreprises publiques ?—, elle permet de gérer des grosses équipes —notamment d’étudiants—, et enfin elle permet de produire rapidement des résultats.

Le coût à payer même pour les experts de socio industrielle semble aujourd’hui excessif. Car cette mécanique finit par décevoir : on voudrait bien en savoir un peu plus, se disent les chercheurs qui sont engagés dans cete reconstruction de la sociologie. Et puis, Tsinghua ne peut pas avoir le monopole d’une sociologie qualitative ! Nombreux sont les sociologues qui veulent alors s’ouvrir à une autre refléxion et des outils de recherche moins massifs, plus liés au terrain, sans pour autant perdre la capacité de répondre à la demande.

Je laisse le mot de la fin à Aurore :

« L’appel à « rattraper le retard » que lançait Deng Xiaoping à la sociologie en 1979 semble s’être au cours de ces vingt dernières années réalisé (en suivant une orientation différente évidemment). La sociologie chinoise a non seulement gagné la confiance du pouvoir, mais a également investi la scène internationale avec des travaux de qualité et novateurs. Parmi ceux-ci, l’orientation proposée par Sun Liping, Guo Yuhua et Shen Yuan constitue sans doute l’une des plus originales et des plus abouties sur le plan théorique et méthodologique. En axant leurs recherches sur la « civilisation communiste » et ses transformations, ils ouvrent une voie nouvelle. Non seulement ils transforment le projet initial d’une sociologie socialiste, souhaité par le pouvoir, en une sociologie du communisme, mais ils contribuent également à renouveler le débat sur les rapports entre théories sociologiques produites en Occident et contexte chinois. Ce ne sont plus deux cultures qui s’opposent dans ce rapport, mais deux trajectoires historiques distinctes, l’une marquée par le capitalisme et l’autre par le communisme. L’accent mis sur les études qualitatives, sur l’observation minutieuse des événements et pratiques de la vie quotidienne tout en maintenant une réflexion théorique poussée, contraste également avec l’enclin actuel des recherches en Chine pour les enquêtes quantitatives. Mais si ces travaux font figure de pionniers au sein de la jeune discipline chinoise, la question de leur réception demeure entière. A l’heure où le pays est entièrement (ou presque) tourné vers l’avenir et la modernisation, où les « experts » ont le vent en poupe, quelle place reste-il pour une sociologie réflexive qui s’interroge sur son passé pour essayer de comprendre son présent ? »

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