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Beyrouth au centre des infos : assassinat d’un super-flic et crise politique

Si vous avez l’impression d’avoir compris le Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué !

dimanche 21 octobre 2012, par rigas

Vendredi dernier, une explosion d’une exceptionnelle intensité, dans une ruelle proche de la place Sassine a ébranlé Beyrouth. L’explosion va aussi ébranler la vie politique libanaise. Il s’agissait d’une voiture piégée , entre 60 et 70 kg d’explosif, destinée à tuer Wissam el-Hassan, chef du renseignement des Forces de Sécurité Intérieure (la police libanaise). Huit personnes ont trouvé la mort ; plus de 70 blessés dont certains graves. La presse s’est faite très peu l’écho de ces gens, obnubilée par la personnalité de el-Hassan et de l’enjeu politique. Rares ont été les commentaristes ayant parlé de ces victimes innocentes... L’Orient-le Jour a parlé de l’horreur et du chaos, de l’inquiétude des gens à l’hôpital dans son édition du lendemain. Et c’est à peu près tout. (Hommmage à Georgette Sarkissian vicitime involontaire, dans OLJ du 21/10). Première remarque : Les enjeux politiques et la polarisation font l’économie des gens à un point que je n’ai jamais vu ailleurs (je pense d’ailleurs que le non-dit concernant les palestiniens au Liban et les ouvriers syriens qui peuplent tous les chantiers de Beyrouth y est pour quelque chose ).

Evidemment, cet homme n’était pas n’importe qui. Et l’attentat devait être soigneusement préparé. Il a atteint une personne qui savait occuper un job dangereux. Sa famille était en France. Un de ses principaux collaborateurs, Wissam EId, avait été assassiné également (en 2008, date du dernier attentat avant celui-ci). Les personnes informés disent que al-Hassan était u professionnel, pas un militaire du rang. C’est sa compétence qui l’aurait fait gravir les échelons. Et c’est bien cela aussi qui a été atteint dans cet atteint : un professionnel, dangereux car efficace. Les questions d’informations et de renseignements (secrets) au Moyen-Orient ont toujours été au centre de l’attention et ... obscures. Le sport politique favori des libanais est d’ailleurs d’imaginer le prochain complot toujours ourdi par Israël et les Américains. Mais l’homme qui a été visé par cet impressionnant attentat est un super-flic, pas un homme politique. [1] Donc ce jour, au Liban on a pleuré la mort d’un policier, ancien responsable de la sécurité de Rafic Hariri, devenu dans la mort un héros national.

Il semble évident à tous, comme deux et deux font 4, que le meurtre profite à la Syrie. Même Fabius semble-t-il l’a affirmé. Sur quelle base ? On n’en sait rien. Comme toujours dans les questions de renseignement militaire, le citoyen lambda est dans le flou total. Il est aussi probable que le lien soit à faire avec l’arrestation en Août dernier de Michel Samaha. Ce dernier est un homme politique libanais pro-syrien arrêté dans le Nord Liban dans une voiture transportant des kilos d’explosifs. Depuis son arrestation, aucune info n’a été publiée dans la presse à ce sujet et tout ce que l’on savait était donné à la presse par les services de renseignement dirigés par Wissam el-Hassan (preuve encore de son professionnalisme). Le Président de la République, ce dimanche, Michel Sleimane, lors de son allocution devant le cercueil en hommage à Wissam el-Hassan, demande à la justice que le dossier Samaha soit rendu public. Encore une aveu d’impuissance en public.

Ce qui est certain est que l’attentat et l’assassinat de W. al-Hassan changent la donne politique ( sécuritaire aussi... et démographique : 10.000 syriens seraient déjà repartis en Syrie). Les funérailles de el-Hassan, ce dimanche 21 octobre ont été une occasion pour l’alliance de l’opposition, dite du "14 Mars", de tenir un meeting politique dans lequel même les dignitaires religieux dans a mosquée s’exprimèrent. Dans le plus total mélange des genres ! L’irresponsabilité est là au maximum : pendant les funérailles, on a chauffé les gens rassemblés sur la Place des Martyrs devant la Mosquée et on les a appellé à demander la démission du gouvernement Mikati. Ceux-ci s’élancent alors après la cérémonie, au Sérail où se trouve le Premier Ministre ; ça dégénère rapidement en petits groupes et manque de préparation.

Hallucinantes scènes de bagarre de rue, en direct sur les chaînes libanaises et Al-Jazeera, entre des excités portant les drapeaux du parti de Hariri et de la coalition du 14 Mars, et des flics en débandades qui tire des bombes lacrymo au petit bonheur la chance. il faudra attendre plus d’une demie-heure avant que des militaires soient dépêchés pour faire un peu barrage. Fouad Siniora après avoir agité les esprits appelle une demie heure plus tard au calme et même condamne l’attaque du Sérail. Le moins qu’on puisse dire c’est que le système politique libanais déraille (ce que tout le monde avoue en privé comme en public).

Une des raisons de ce couac, est certainement la défaillante légitimité du gouvernement actuel, issu d’un coup de force du Hezbollah en 2010 qui a réussi à faire tomber le gouvernement de Saad Hariri, gouvernement "d’union nationale", fragile puisque la cause nationale finalement ne pouvait pas convenir à toutes les forces en présence, gouvernement issu péniblement vainqueur d’élections peu suivies (un peu plus de 50% de participation). Le nouveau premier Ministre, Najib Mikati, richissime homme d’affaire, pro-syrien est adoubé. Mais c’est un gouvernement qui semble issu de négociations longues et difficiles et surtout qui ne répond à aucune des inquiétudes de la population.

L’exaspération des libanais, toutes confessions confondues, ne semble pas trop liée à la situation en Syrie mais plutôt aux problèmes de la vie quotidienne dont aucun n’a fait l’objet d’une solution par le gouvernement de de Mikati. En ce moment sont discutées des questions comme la hausse des salaires dans la fonction publique, par exemple. Ou encore, depuis cet été la grave crise de l’électricité qui devient intenable (la situation s’est légèrement améliorée parce qu’avec la fin des grandes chaleurs on pompe moins sur les AC). Aucune des questions essentielles de la vie quotidienne ne trouvent de solutions.

L’appel à la démission de Mikati a été prononcé souvent depuis Vendredi de l’attentat. Il semblerait que Mikati ait d’ailleurs présenté sa démission, refusée par le Président Sleiman. Là aussi cela montre encore une instabilité. Et les libanais auront certainement à faire face à plus d"instabilité.

En attendant, il est difficile de s’informer et le commentaire et le dithyrambe ont remplacé l’info. Ainsi Wissam al-Hassan est devenu une sorte de héro national. [2]

Sans être radieux, il y a un futur politique possible au Liban autre que militaire

Et maintenant ? Je fais assez confiance aux libanais qui depuis le début de la crise syrienne et des bombardements de Deraa en Syrie ont montré une retenue exemplaire. Evidemment, cet assassinat est grave : le gouvernemnt a décrété Samedi jour de deuil national. Les chantiers ont été arrêté ; Beyrouth a été dans le calme absolu ce jour-là. Ce calme est pourtant la marque de fabrique du Liban qui dans son fort intérieur ne veut pas retomber dans la guerre.

Cela sera difficile. La situation politique au Moyen-Orient est surement compliquée et au Liban plus encore. Ma phase préférée se trouve dans un film, censuré et interdit au Liban ("Beyrouth Hotel") : "Si vous avez l’impression d’avoir compris le Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué !". (Le scénariste fait dire cette phrase à un membre de la sécurité du territoire d’ailleurs) . Mais il faut garder à l’esprit que le Liban est un pays qui après l’expérience de la guerre civile arrive à surmonter ses crises avec un certain pragmatisme. (même si la déni et l’amnistie de 1991 n’arrangent rien, lire à ce sujet le livre dirigé par Mercier et Varin en référénce ci-dessous).

Par contre, notre regard occidental est pour beaucoup influencé par des préjugés (sans parler de la propagande). Pas plus tard que dimanche soir aux infos de 18h, sur LCI, la présentatrice parle de l’attentat de Vendredi dernier. Elle ajoute que le quartier chrétien où a eu lieu l’attentat (c’est un fait, Ashrafieh est un quartier majoritairement chrétien) a été frappé pour la première fois par un attentat (ce qui est aussi vrai) mais que les chrétiens "ont appuyé le régime syrien". C’est évidemment faux, même si c’est une chansonnette que les médias ont beaucoup répandu, probablement du fait que plusieurs chrétiens en Syrie ont exprimé leur peur de voir des islamistes prendre les rênes après la chute de Bashar el Assad et sa clique. [3] Les généralisations sur les "musulmans", les "Chi’ites" ou les "Chrétiens" (surtout eux d’ailleurs) sont à peu près toujours vides de sens.

Bref, soyons confiants. Et puis mon avis n’est pas moins ou plus délirant que ce que j’entends presque quotidiennement (Le Liban étant compliqué ... alllons-y !). Ma base de réflexion est que Le Liban a réussi depuis le début de guerre en Syrie a échapper à plusieurs pièges : le cas Samaha, les intrusions sur la fontière avec la Syrie, les bombardements de villages frontaliers, les kidnapping de la famille Moqdad, les incessantes échauffourées de Tripoli (qui deviennent de plus en plus fréquentes), les blocages de la voie d’entrée de Saida par le Cheikh Assir. On peut espérer que cet attentat soit un épisode de plus qui permettra de tester cette farouche volonté de ne pas tomber dans le piège de la guerre communautaire. La faible affluence lors des funérailles de al-Hassan me confirment dans mon sentiment. El le petit délire post-funérailles autour du Sérail dans l’après-midi aussi : ce n’est pas là des scènes d’une grave crise politique mais des bagarres entre une quinzaine de gars, excités par des politiciens irresponsables et un peu chauffés à blanc, face à moins de cinquante policiers en direct sur MTV, LBC, OST, et AL-Jazeera. Enfin, le Hezb, bien embêté, est muet depuis quelques jours. Il condamne évidemment l’attentat et n’a certainement pas trempé dans l’affaire Samaha, laissant de député imprudent faire les basse oeuvres du régime syrien. Mais il s’amuse à lancer des drones en Israël... Cette frontière Sud me semble bien plus dangereuse que celle de la Beqâa et du Nord.

Donc, je suis assez confiant (je peux me tromper) et j’ai des billes pour l’être ! Mais le futur, personne ne le connaît à l’avance.


Lectures :

J’en profite pour signaler sur la mémoire de la guerre civile, un livre essentiel :

Mermier, Franck, & Varin, Christophe (Eds.). (2011). Mémoires de guerre au Liban (1975-1990). Paris : Actes Sud/Sinbad.

Un autre livre essentiel sur les hommes politiques libanais :

Mermier, Franck, & Mervin, Sabrina (Eds.). (2011). Leaders er partisans au Liban. Paris : Karthala.

Et, enfin, un livre que je trouve essentiel sur le déni de la guerre civile à travers les yeux d’une jeune femme étonnante : Darina al-Joundi et Mohamed Kacimi. Le jour à Nina Simone a cessé de chanter. Actes Sud. 2008.


Liens

- Lien intéressant sur Rue89 : Explicateur 20/10/2012 à 10h28
Cinq questions sur l’attentat à la voiture piégée de Beyrouth

- Contrairement ce que me disent des amis libanais, l’Orient-Le Jour est plutôt bien fait et plutôt mieux que le Daily Star. Pour les non arabophones c’est une bonne source.
- A prendre avec des pincettes mais très bien informé : le blog de Asad Abu-Khail alias "Angry Arab"
- On peut compléter avec iloubnan et yalibnan ou le site officiel du Hezb qui a une page en français.

- ET quand j’en ai marre de tout ça je lis Mashallah News.


[1Abu Khalil dit "Angry Arab", toujours bien informé, a écrit un bon papier sur lui dans El Akbar en anglais.

[3Il est certain que l’attitude Ghannouchi en Tunisie ne permet pas d’être très optimiste. [Lire à ce sujet un commentaire sur LenanonNow, média chtérien proche du 14 Mars.

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