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La mort d’un chef : Chávez et ses ennemis

vendredi 29 mars 2013, par rigas

Avec la mort de Chávez, meurt un chef. Mais quid du projet politique. A moins que, finalement, les hommes politiques n’incarnent pas seulement un projet mais soient —eux-mêmes— ce projet, le leur.

Chávez aura été l’homme politique le plus vénézuélien du Vénézuéla. Inés Quintero, amie historienne (voir interview ici, en esp.) en 1992, alors qu’il venait de faire son coup d’état et qu’il était encore en prison, alors qu’il était encore inconnu, me dit : « ce gars est plus vénézuélien que l’arepa » (petit pan de maïs typique du pays). Et en effet, ce futur chef, déjà putchiste, a été à mes yeux l’homme de la prise en main du pays par son peuple.

Il faut replacer Chávez dans ce contexte de haine sociale véritable qui traverse le pays et divise entre ceux d’en-haut et ceux d’en-bas. Les "monos des barrios" (singe des bidonvilles), comme on les appelaient autrefois dans les salons caraqueños, étaient la hantise des classes moyennes. Ils le sont encore : car ils ont pris le pouvoir. Et les singes se souviennent de la haine que nourrissaient à leur égard les classes moyennes. Haine d’autant plus violente que l’ensemble de l’histoire de ce pays est celle de la reconnaissance des citoyens à part entière, le refus des distinctions raciales, le refus des distinctions autres que décoratives. Après son indépendance, le Vénézuéla avait laminé la structure sociale coloniale par une longue et sanguinaire guerre civile et contrairement à ce qui s’est passé en Colombie, a décimé les pouvoirs des propriétaire terriens. De plus, le pétrole a entièrement légitimé la nouvelle organisation sociale particulièrement "horizontale" et peu structurée. Un pays sans fortes hiérarchies sociales. De fait, le Vénézuéla ne s’est jamais pensé autrement que comme produit des mouvements populaires, ce n’est pas nouveau. L’exemple le plus frappant est le parti AD (Acción Démocratica) de Rómulo Betancourt qui a été un parti de masse, populiste mais surtout de masse. Pas un village, pas un recoin du pays n’avait une officine du parti. La chute de la dictature en 1958 (l’accord de Punto Fijo) avait obligé le système politique a jouer d’une sorte de pseudo-alternance entre Copei et AD, les deux principaux partis. Mais très rapidement les fissures commencèrent dans cet accord jusqu’aux émeutes de 1989.

L’acteur principal de cette histoire est le peuple, non pas la négociation de derrière les rideaux. C’est lui qui en 1989 déclenche les émeutes de la faim les plus terribles de l’histoire moderne du pays. Le "Caracazo" (émeutes de février 21989) aura déclenché une longue chaîne d’évènements qui ont cassé cette pseudo-alternance fondée sur un jeu de cache-cache entre deux partis politiques qui assurent de verrouiller la fonction publique et l’accès aux ressources (la rente pétrolière).

Les émeutes ont permis le retour au pouvoir de Carlos Andrés Pérez (après un premier mandat marqu" par la nationalisation des pétroles) qui se présentait comme l’homme providentiel. Ce que le peuple voulait c’était un miracle : il fut floué car en fait de miracle, Carlos Andrés n’avait dans sa besace rien à proposer, aucune organisation, aucun projet, autre que celui de satisfaire les besoins immédiats en payant avec les pétrodollars, mais sans jamais proposer quoi que se soit. Il l’a payé très cher : il a été le premier président latino-américain à aller en prison pour corruption. Changement donc radical de scénario.

L’année 1992 avait connu deux coups d’états ratés, le premier fit connaître Chávez. Le deuxième coup d’état (que j’ai vécu de près pour être en famille à Caracas ces jours-là) a été celui de bandits, de brigands qui jouaient aux terroristes avec l’aide de quelques officiers de l’aviation. La différence entre les deux était saisissante. Le coup d’état de Chávez annonçait un bonhomme ancré dans la réalité sociale, le second celle de brigands de bas étage. C’est sur ce socle solide populaire que très rapidement Chávez réussit à organiser autour de lui un mouvement "bolivarien". Et gagner les élections. Il n’a plus jamais perdu une élection après cela. Aucun homme politique de notre siècle ne peut se prévaloir d’une telle adhésion entre lui et le chef, aussi longtemps, avec une telle ferveur. Personne n’a eu autant de passion pour le soutenir ni autant de haine contre lui — qui vient justement des médias télé qui se disent muselés alors qu’ils sont majoritaires et dominent le jeu politique dans le pays, des commentaristes politiques (la classe moyenne souvent déçue de ne pas trouver sa place dans le projet de Chávez), des profs (mal payés et mal aimés des chavistes car jugés anti-chavistes). Tous les exemples historiques (Hitler, Mussolini, mais aussi le populisme argentin de Perón), me semblent tous erronés. Je m’explique :

Chávez n’est pas un homme politique "populiste". Le populisme, je crois l’avoir déjà écrit, est un mouvement politique de la classe moyenne qui utilise le peuple comme instrument. C’est ce que fit le PRI au Mexique, Perón en Argentine, Rómulo Betancourt et après-lui Carlos Andrés Pérez au Vénézuéla. Les dictatures militaires des années soixante-dix et quatre-vingt en Amérique latine ont d’ailleurs eu fort à faire soit pour se présenter comme populistes soit pour éliminer le populisme qui était une opposition forte et organisée. Le populisme latinoaméricain est très spécifique car il est aussi fondé sur un réseau d’organisations : et tout d’abord l’organisation sociale du travail, les syndicats, mais aussi de la production agricole et du monde rural (d’où les réformes agraires dont celle, ratée, du Mexique, qui pourtant a servi de modèle à Betancourt), le contrôle des médias et des intellectuels non pas tant par la répression que par la pression "sociale" (procès, blocage, ostracisme, menaces), la création de grandes institutions étatiques au service du petit peuple (sécu sociale, éducation pour tous, hopitaux et système de santé) et un vrai programme "keynesien" en termes de travaux publics. Tout cela est légitimé par un chef charismatique qui assure que la bourgeoise aura sa part et que le peuple sera satisfait. En Europe très peu de pays on connu cette formule (qui a été me semble-t-il celle du fascisme italien) et je pense même qu’il n’y a qu’en Grèce qu’on a connu le même modèle populiste après la seconde guerre mondiale, avec Andréas Papandréou (notamment celui des années quatre-vingt). C’est une forme sociale politique du 20ème siècle, pensée et pensable par le marxisme, qui reproduit aussi un décalage entre une classe éclairée qui dirige et le peuple qui agit (en obéissant).

Chávez de ce point de vue n’est pas un populiste latino-américain ; il est un chef qui abolit la distance entre le dirigeant et le peuple : il est le peuple lui-même. Il est cette part noire de nous-même, il est cet être parfaitement imparfait que chaque membre du peuple peut voir comme une part de lui-même. Le psychiatre Alex Capriles donne de Chávez sans jamais le nommer un portrait magnifique qui vaut le détour (publié dans la revue du Mauss en ligne sous le titre "Pouvoir et infériorité psychopathique") ; il donne une des clés d’explication universelle du rapport au pouvoir, la soumission aux hommes providentiels et détraqués. Car Chávez est détraqué, il est hors de la norme, il est totalement incroyable dans tous les sens du terme. D’où l’amour inconditionnnel qu’aucun étranger, non seulement étranger au pays mais aussi à cette partie exclue de la vie politique et sociale, ne peut vraiment comprendre. D’où la haine aussi de l’aristocrate intelligent Vargas Lloza, qui comprend peut-être mieux que quiconque la nature à la fois profonde et réactionnaire du chavisme. C’est aussi pour abolir cette distance entre l’homme et le peuple, pour éliminer la notion même de représentation, que Chávez prône un socialisme participatif, une démocratie directe qui historiquement est le terme utilisé par tous les opposants à la démocratie représentative.

Il ne restera probablement pas grand chose de tout cela après sa disparition, et les médias européens feront le nécessaire pour enterrer de nouveau le Venezuela, un pays trop riche pour être honnête à leurs yeux. Il n’y a qu’à voir ce qui passait sur les écrans de télé en Europe des funérailles : Ahmadinejad en boucle, un député socialiste français qui dérape, quelques loitaines images de la tribune qui pourtant comportait le gratin politique latino-américain (Kirchner et Roussef, seuls connues des européens, mais aussi José Miujica et Evo Morales, Ortega et Humala, Rafael Correa récemment réélu, mais aussi le haïtien Martelly. Autant de personnes mises à l’index de l’Union Européenne très fortement néo-libérale (mais qui même si elle n’était pas dominée par les néo-libéraux du parti populaire, n’en serait pas moins opposée à un pays producteur de pétrole). Si projet il y a c’est là, dans cette fameuse gauche latino-américaine, celle qui a trouvé son fondement dans la chute des néo-libéraux corrompus, des leaders indigénistes, des syndicalistes devenus politiques, des va-nu-pieds devenus gouverneurs, des créoles au pouvoir, et donc pas dans la gauche européanisée ni la droite mondialiste. De ce point de vue, le projet de fonder en droit les BRICS, projet russo-chinois, serait le principal obstacle à ces gouvernements latino-américains, notamment en tirant la Brésil hors de sa spère "latina" (ce qui convient à beaucoup de brésiliens).

Au-delà de l’homme politique Chávez, que restera-t-il ? L’appui à Cuba, la ligue des pays et des régimes mis à l’index des démocraties occcidentales (un club trop hétérogène pour être significatif qui comprend Cuba, le Pérou, l’Iran, la Chine, Kadhafi), la corruption (mais elle existait avant), le bordel administratif (exceptionnel dans ce pays mais là aussi bien avant Chávez). Peut-être que resteront la reconnaissance du peuple comme entité politique (je n’en suis pas certain), la reconnaissance des peuples indigènes (mais cela allait dans le sens de l’histoire et pas seulement au Venezuela), et surtout la peur aux tripes des classes moyennes. Mais l’échec économique et organisationnel (dont se plaint tant Marc Saint-Upéry), le soupçon d’antisémitisme (que Ceresole et les négationnistes ont beaucoup fait pour accréditer), la violence atroce qui s’est accentuée, sont autant d’éléments qui expliqueront après coup le chute du chavisme, de ce nationalisme populaire (et non populiste) exceptionnel. Mais tout cela ce sera bien après coup, comme des explications, jamais comme une expérience transformatrice.

Ne restera alors que l’image même [1] de l’homme, de sa taille impressionnante (est-ce pour cela qu’il s’est choisi un incolore Maduro comme successeur, bonhomme immense de taille, mais un dirigeant de la stature de Chávez ne choisit que des successeurs inodores et incolores car il fait le vide autour de lui), de son bagout et sa rage, de ces discours, de son sens aigu de la formule, de sa chaleur. Il restera comme restent les saint-patrons populaires (le Venezuela en fabrique à la chaîne comme autrefois les reines de beautés), ces protecteurs des petites gens, ces icônes de la bienveillance qui vous donnent courage quand tout le reste a failli. Finalement il n’y a pas de "chavisme" : il n’y a que Hugo Chávez. Et qu’il soit mort jeune lui assure la prospérité éternelle.


Article commencé le 9 mars et fini le 29 mars 2013.

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Mise à jour 3 avril : Je viens de découvrir un petit papier de AlainLipietz sur Chávez qui commence ainsi : "Le président du Vénézuela, Hugo Chavez est mort, et sa mort est l’occasion d’un déchainement de louanges ou de condamnations. Moi, je l’aimais bien. Je l’ai rencontré plusieurs fois, avant comme après ma nomination à la présidence de la Délégation du Parlement européen pour la Communauté andine, et j’ai vu quand ça a commencé à ne plus très bien tourner. Alors si malgré tout je l’aimais bien, pour son enthousiasme communicatif, sa généreuse énergie, et disons-le son charme, je comprends la peine immense du peuple vénézuélien." [corrigé : je ne sais pas pourquoi je n’avais pas enregistré cet extrait]

Je lis cette phrase intéressante et à mon avis juste : "En réalité, le pire du bilan d’Hugo Chavez fut l’incroyable gaspillage d’espoirs, d’argent et de bonnes volontés engendré par son mépris souverain pour toute institutionnalisation." [je corrige : Alain Lipietz me signale que j’ai écorché sa phrase]


[1Je lis après avoir écris cela un article de la revue universitaire de l’UCV cette phrase "Hugo Chávez fue un hombre de rituales siempre conectados con la preservación de su imagen en la memoria histórica. "

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