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La clé de la réussite n’est pas culturelle en Chine

Une interview dans le Journal L’économiste (Maroc)

lundi 24 avril 2006, par rigas

L’économiste (Maroc) a publié (Édition N° 2261 du 24/04/2006) une interview que j’ai donné à un journaliste lors d’une réunion qui avait lieu à Tétouan. Ils ont mis comme titre "La clef de réussite n’est pas culturelle" et cela m’a beaucoup amusé car je sui sd’accord (d’une part) mais je ne pensais pas avoir dit là quelque chose d’important... LE journal en a décidé autrement et c’est tant mieux.

Chine : La clef de réussite n’est pas culturelle

Entretien avec Rigas Arvanitis, chercheur à l’IRD français

L’Economiste : Vous avez beaucoup insisté dans vos travaux sur la Chine sur l’impact des Zones économiques spéciales. Pourquoi ?

- Rigas Arvanitis : Les Zones économiques spéciales étaient conçues comme des zones expérimentales, afin d’attirer les investissements étrangers et créer des zones industrielles dans des endroits stratégiques comme la frontière avec Hong-Kong ou la côte face à Taiwan. Elles ont joué un rôle moteur en attirant des investissements étrangers, notamment durant la décennie des années quatre-vingt quand la Chine était à peine ouverte économiquement. Après cela, il y a eu une vague d’investissements étrangers, notamment de Hong-Kong et Taiwan partout dans le pays et surtout dans les provinces du sud. Aujourd’hui, le rôle des ZES est moins stratégique et elles font partie du paysage industriel. Entre-temps, des centaines de villes et villages se sont industrialisés et il existe un véritable espace économique industriel.

- L’on attribue en partie le miracle chinois au phénomène des clusters (type provinces du Guangdong et du Zhejiang). Ces groupements ressemblent aux districts industriels européens. Et pourtant cela n’a pas donné les mêmes effets ici et là ?

- Les zones de production spécialisées (ou clusters) en Chine ne sont devenues une politique que très récemment. Ces villes et bourgs spécialisés dans un seul produit (textile, confection, cuir, électronique, mécanique) sont nés de la dynamique de l’investissement à la fois étranger et local et pas comme le résultat d’une politique. Depuis le début des années 2000, les gouvernements provinciaux ont attribué des labels à certaines zones de production. En 2000, le gouvernement du Guangdong (province de Canton) a « labelisé » 78 clusters, mais on considère à cette même date qu’il existait 415 groupements d’industries. Le label permet d’obtenir une attention particulière, notamment en offrant la possibilité de créer un centre technique destiné à servir les entreprises locales.

- On a tendance à considérer la dilution des frontières entre ce qui est public et privé en Chine comme un handicap. A en juger par les performances industrielles de ce pays, difficile pourtant de s’en convaincre ?

- Au départ, dans les années 80, le flou entre ce qui était public et ce qui était privé a été un avantage dans la mesure où nombre d’entreprises se sont constituées sur la base d’unités de production appartenant à une autorité locale mais sous gestion privée. Cela concerne les entreprises de capitaux chinois. Certaines de ces entreprises dites collectives sont des succès mondiaux (Haier ou Lenovo). En dehors des entreprises à capitaux étrangers et des grandes entreprises d’Etat, la propriété n’a pas vraiment d’importance dans la performance des entreprises. Plusieurs joint-ventures ont aussi été créées par des gouvernements locaux qui cherchaient à canaliser des investissements étrangers. De nombreux fonctionnaires ont participé directement dans ces entreprises et cette corruption « industrialisante » a permis de créer des entreprises. Si l’entreprise marche, le fonctionnaire abandonne généralement son poste officiel, mais il garde son réseau de connaissances. L’avantage initial peut devenir un véritable handicap quand l’entreprise grandit et cherche à avoir une véritable stratégie commerciale au-delà des frontières de son village. Gérer un business n’est pas le même métier que gérer un bureau administratif local. Actuellement, cette forme de corruption a un effet négatif dans les régions chinoises déjà industrialisées.

- Existe-t-il une clef de réussite politique, culturelle ?

- Si elle existait, ça se saurait ! Le moteur de croissance de la Chine ce sont ses entreprises industrielles. Je reste convaincu que ce ne sont pas des raisons culturelles qui expliquent le succès chinois. La Chine ne fait que récupérer sa place au niveau mondial. Ce n’est ni du rattrapage forcené, ni de la course de vitesse. Et l’économie chinoise est encore très loin d’avoir atteint son volume de croisière. Cela fait particulièrement mal aux pays « intermédiaires » comme le Maroc, car ils cherchent à exploiter les mêmes avantages compétitifs. La principale observation que l’on peut faire est que la croissance chinoise n’est pas un miracle, mais la mobilisation successive de sources d’investissements. C’est encore une économie basée sur les investissements bien plus que sur la croissance de sa demande interne.

- Les entreprises semblent s’épanouir en dépit du fort pouvoir des gouvernements locaux. Comment l’expliquez-vous ?

- Les entreprises ne s’épanouissent pas en dépit des gouvernements locaux mais plutôt avec eux. Il y a une entente parfaite entre fonctionnaires locaux (qui sont évalués sur la base de la performance économique de leur ville) et les entreprises. Les autorités créent des infrastructures et laissent faire, car leurs revenus dépendent de la croissance des entreprises.

- Pékin semble enfin avoir réalisé les limites de sa politique d’innovation. Pensez-vous qu’elle soit en mesure de rattraper son retard sur les nations avancées dans ce domaine ?

- Il n’existe de politique d’innovation officielle en Chine que depuis 1999. La traduction au niveau local de cette politique d’innovation est très différente selon les régions. L’innovation ne dépend pas seulement de la croissance économique, mais aussi d’un certain volontarisme. Dans le Guangdong, cela a consisté à créer des centres techniques dans le textile, les sous-vêtements, la mécanique, et à informatiser les PME. Les entreprises qui sortent du lot apprennent très vite à gérer la R&D en interne et entretenir des liens avec des centres nationaux d’excellence ou internationaux. Elles font confiance à la technologie et elles signalent à qui veut les entendre que c’est ce qui leur manque et c’est ce qu’elles iront acquérir coûte que coûte.

« Les travaux de Rigas Arvanitis sur la Chine font aujourd’hui référence en France et dans le monde. Il a notamment conduit entre 2000 et 2004, en collaboration avec le Pr Qiu Haixiong, un programme de recherche sur l’apprentissage technologique et l’innovation dans le sud de la Chine. Ces travaux effectués sur place déboucheront dès 2004 sur plusieurs publications ainsi qu’à une analyse fouillée de l’évolution économique de la Chine sur les vingt dernières années. Arvanitis travaille aujourd’hui à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) français. Il est docteur en sociologie et titulaire d’un DEA en économie. Il s’est spécialisé en sociologie des sciences et de l’innovation« Propos recueillis par Mohamed BENABID

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