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Grèce : divine surprise et changement d’époque ce 25 janvier 2015

mercredi 28 janvier 2015, par rigas

Cela fait longtemps que la vie politique en Grèce, tout grec que je sois, me provoque du dégoût. Mais pour la première fois depuis longtemps, je me sens très fier du résultat des élections de ce dimanche 25 janvier. Et la formation du nouveau gouvernement grec donne à réfléchir sur le sens qu’il faut donner aux élections, un sens très éloigné de nos catégories habituelles (« socialiste », « social-démocrate », « libéral », et bien d’autres) issues de la vie politique de l’après-guerre.

Avec 100 % du décompte


Avec 99% du décompte

Ces élections sont les premières de l’après-indignation, les premières élections où le projet des indignés se traduit en un choix politique, en réunissant l’opposition aux partis autoritaires, que se soit de droite ou de gauche, et l’opposition à la politique d’austérité. Ce qui a fait voter autant de gens pour Syriza n’est pas l’espoir dans le lendemains qui chantent mais le « non » définitif à une politique qui ne marche pas, qui tue les gens, qui appauvrit le pays. Les gouvernants européens seraient bien inspirés de répondre et de ne pas jouer à l’autiste comme ils ont fait jusque là. M Schäuble devrait cesser d’ânonner que la dette doit être payée. Ce cynisme n’est plus de mise – il devient même dangereux. Il est, à mon avis, ce qui explique la montée et persistance des mouvements racistes et anti-musulmans. L’hyper-nationalisme a toujours été le produit de crises économiques en profondeur qui affectent la masse. La Grèce et l’Allemagne, par leur histoire, devraient le savoir. Il se peut que les élections en Grèce et ce gouvernement soit un sursaut, car au fond, je ne crois pas que la structure sociale actuelle, fragmentée, polarisée, truffée de mafias et de contrebandiers puissants, soit en voie de changement (voir mon analyse à ce sujet ici).

Mon dégoût date de l’année des incendies de 2007, très précisément. Le sursaut de conscience populaire lors de l’assassinat de Alexis Grigoropoulos en 2008 ne s’était pas traduit politiquement. La part noire, violente a dominé alors, avec sa dose d’irresponsabilité. L’assassinat de Alexis a mis littéralement le feu aux poudres. Il s’est traduit après l’incapacité du système politique à traduire la force populaire en force politique par l’arrivée des néo-nazis. Aube Dorée a ainsi paralysé la vie politique, littéralement ; les positions des uns et des autres se sont figés malgré l’effondrement électoral qui s’était traduit par l’abstention massive –quelque chose de vraiment exceptionnel dans la vie politique grecque. La mobilisation massive de 2008 et des manifestations des « indignés » n’a donc été suivie d’aucune transformation de la vie politique. Et c’est ainsi que le plus corrompu de tous les gouvernements, celui de M. Karamanlis, soutenu activement par la droite européenne a été blanchi, purement et simplement. Celui-ci avait réussi à emprunter 185 milliards avec la bénédiction de la BCE et de l ‘UE, de manière tout à fait légale (les socialistes « rénovateurs » avec le ministre Papantoniou pour financer l’entrée dans l’Euro et les jeux olympiques ont emprunté entre 1996 et 2004, autour de 70 milliards…). Mais la dette a aussi été multipliée par trois en quelques mois lors des hésitations de Mme Merkel lors de la déclaration de la crise de la dette grecque qui ne fut pas due au hasard mais aux élections qui avaient mis au pouvoir de nouveau un gouvernement PASOK (celui du petit Georges Papandréou).

Le choix politique des grecs de ce 25 janvier

Le contexte était celui de la crise financière déclenchée par la banque Lehman (joliment décrite au jour le jour par Paul Jorion), la Grèce au lieu d’être soutenue par ses partenaires européens a été enfoncée –notamment par l’Allemagne—qui a cyniquement profité de ce moment, multipliant la dette par trois en l’espace de deux mois et rendant responsable le peuple grec des malversations du gouvernement Karamanlis. L’arrivée au pouvoir du petit Georges (Papandreou) a servi de prétexte : l’incapacité et la stupidité de Papandréou a été bien utile à Sarkozy et Merkel dans leur imposition d’une loin d’airain : austérité et crise financière générée par un endettement toujours plus élevé. En réalité, ce que la Banque centrale européenne a provoqué est une aggravation de la crise en obligeant les pays, déjà endettés à se surendetter pour payer des intérêts. Tout cela au nom, soi-disant, de la prospérité des citoyens des pays (riches) qui ne devaient pas payer les frais des pays « mal gérés ». Ce discours populiste n’est pas celui des partis de l’extrême droite mais bien celui de la droite la plus traditionnelle, des Merkel, Sarkozy et autres. La Grèce a été le pays qui a servi de test, cette politique a été généralisée et on en est arrivé au désastre absolu de 2012, à l’aggravation des inégalités à une austérité toujours plus grave.

La gravité de la crise, son aggravation, a donc été mal interprétée en dehors de la Grèce. Nombreux sont les experts qui ont adopté ce point de vue selon lequel les états doivent coûte que coûte payer leur dette (Draghi l’a même dit textuellement en 2012), confondant la dette publique et privée, la dette « souveraine » et la dette bancaire. La politique d’austérité, le resserrement des marchés financiers, la diminution des liquidités, l’euro fort, la diminution du coût du travail tout cela était censé améliorer la situation mais force est de constater que rien de tout cela n’arrive. Le Président Hollande en France a fait en sorte de se ranger à ce diagnostic. Ce qui va avec est, ce qui pour moi est le plus grave, un mode de fonctionnement autoritaire. Ainsi en est-il du gouvernement Samaras qui ne s’est même pas présenté une fois au Parlement pour justifier sa politique en 32 mois de gouvernement. Il s’est trouvé des hommes politiques et des journalistes pour justifier ce mode de gouvernement autoritaire et même « au nom de la démocratie ». La Grèce a été l’épitome de cette crise qui est politique avant d’être économique, européenne avant d’être grecque.

La solution Varoufakis

Une des rares propositions effectuée pour proposer de résoudre cette gigantesque crise européenne a été « la modeste proposition » de John Galbraith et Yannis Varoufakis ([version PDF en français ici, traduite par Gilles Raveaud- https://varoufakis.files.wordpress.com/2010/11/modest-proposal-3-0-in-french-veblen-inst.pdf]). Le Collectif Roosevelt et d’autres collectifs (les économistes atterés et autres), le ludion Bernard Maris lâchement assassiné dans les locaux de Charlie Hebdo et quelques autres se sont opposé à la politique de restriction de la demande. L’avantage de la modeste proposition de Varoufakis est d’être réaliste et de ne pas opposer politique de la demande et politique de l’offre. Les industriels ont beau dire que les carnets de commandes sont vides que le problème n’est pas le coût du travail, les partis politiques de droite et de la gauche institutionnelle (SPD en Allemagne et PS en France, PSOE en Espagne, etc… ) continuent à vendre la même recette. Ma plus grande fierté dans l’élection de dimanche à Athènes d’hier a été de savoir que Yannis Varoufakis est Ministre des Finances du gouvernement Syriza. Il devrait proposer de stopper l’austérité et cette spirale infernale entre endettement, assèchement des liquidités qui entraine plus d’endettement.

Una alliance bien commode avec un allié peu commode

Cette victoire durement obtenue, ce gouvernement formé grâce à l’alliance avec le parti des « Grecs indépendants » de Panos Kammenos. Les français sont horrifiés par cette alliance.

Pourtant Tsipras a eu raison tactiquement et politiquement et, d’ailleurs, ne pouvait pas faire autrement : d’abord, le Parti communiste (KKE) a démontré être contre le peuple grec depuis la deuxième guerre mondiale et la guerre civile. Fidèle à lui-même il ne veut pas soutenir Syriza qui est issu de la longue histoire de l’opposition interne au Parti. DIMAR a cautionné le Pasok et la Nouvelle démocratie lors des élections il y a 32 mois. Il lui est donc impossible de s’allier pour former un gouvernement aujourd’hui avec Syriza : personne n’en voudrait. Le nouveau parti Potami en dehors d’être peu clair sur ses intentions a avoir été adoubé par les européanistes béats, en fait est un parti de néo-libéraux qui s’accrochent à la « solution » économique actuelle envers et contre tout. S’allier à « To Potami » aurait fait éclater l’alliance interne qui est Syriza lui-même. Or ce que les électeurs ont exprimé dimanche c’est « Non à la Troïka » mais pas à n’importe quel coût.

Ensuite, Kammenos est ignoble ? Et alors ? La politique ce n’est pas la morale : il n’est pas un nazi, et il est probablement plus démocrate que bien des dirigeants autour de M. Samaras (les Dendias, Voridis et quelques autres affreux !). Bref, Kammenos au sein du gouvernement dans un ministère important, est un choix politique pas un choix moral. Pour Tsipras il est un atout puisqu’il sert d’épouvantail pour les européens (ben oui, quoi, un pas propre pro-russe, ministre de la défense nationale c’est un atout dans une négociation où tout est en jeu y compris les alliances sur l’énergie, la défense nationale, la souveraineté, l’Alliance Atlantique). La preuve en est le mécontentement exprimé par le gouvernement ce jour sur les déclarations de l’UE concernant l’Ukraine, déclaration effectuée au nom de l’Union sans en référer aux gouvernements. Le gouvernement grec va devenir le poil à gratter et Kammenos fait gratter. Bien sûr c’est un jeu dangereux mais je préfère cela mille fois à Samaras et son projet de transformer la constitution en un régime présidentiel et lui à la barre (on ne s’est pas débarrassé de cet homme politique, bien plus malfaisant que le lourdeau et maladroit Kammenos). Et après tout, Kammenos, au-delà de si on est d’accord ou pas, défend ses points de vue avec une certaine régularité, il est une option politique stable, il a réussi à rentrer et rester au parlement depuis la création de son parti.

Berf cette alliance est peut-être une façon pour la Grèce de ne pas devenir un cauchemar, ένας εφιάλτης (éphialtès), de ne pas trahir l’idéal démocratique qui a été payé très cher par les générations précédentes. C’est pour cette raison, sans doute que cette victoire électorale n’est pas seulement de la politique « as usual » et qu’elle est significative au-delà de la Grèce.

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