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Coronastrophe : Coronavirus, la Chine, la mondialisation

vendredi 6 mars 2020, par rigas

Coronastrophe : n.f. dérivé de Coronavirus et catastrophe. Mais en fait c’est une alerte, une alerte car tant l’origine que les effets sont liés à la mondialisation marchande. Les lieux les plus connectés sont les plus touchés. La surprise est que cette fois ce ne soit plus le Sud de la Chine mais le Centre.

Coronastrophe

MàJ vendredi soir, le soir on a dépassé les 100.000 contaminés

Coronastrophe : près de 100.000 malades, partout dans le monde et presque 9000 morts (=9% de mortalité quand même...) La pandémie est un fait, une coronocatastrohe, la deuxième... Seul le patron de l’OMS qui a tout fait pour minimiser le rôle (si ce n’est la culpabilité) du gouvernement chinois refuse de le dire.

Surprises en Chine

Première surpirse de cette épidémie : je trouve extraordinaire que l’origine de la maladie se situe au Centre de la Chine et non au Sud. Que se soit un marché (celui de fruits de mers de Huanan à Wuhan), n’est pas étonnant. Le corona du SARS est né aussi dans un restau de Foshan -grands restaurants où cohabitent les humains, les animaux aquatiques et terrestres, les animaux sauvages (comme la civette et autres rats des champs) et domestiques, tout cela vivant. Le malade zéro en décembre 2002 était un gardien de l’animalerie du restaurant. Cette fois nous n’avons pas encore de détails sur le pedigree du malade zéro, mais tout laisse croire que ce sont des animaux sauvages (probabelemnt infecté du virus par des morsures de chauve-souris du genre Rhinolophus) gardés dans des marchés alimentaires qui en soient en cause.

L’étonnement sur Wuhan vient de ce que les cantonais sont plus friands de bestioles exotiques, que les conditions sanitaires sont connues pour être médiocres (ou l’étaient, mes souvenirs autour des restes de l’état de restaurants de campagne sont assez cauchemardesques). Mais surtout, mon hypothèse de ce déplacement est que les épicentres de la richesse tant symboliques que réels ne se trouvent plus dans le Sud de la Chine. Pékin a gagné ce déplacement, notamment après 2004 lors de la très forte croissance économique. Le lien entre inégalité et nourriture serait une belle hypothèse à tester. Nourriture de riche : on mange des bestioles rares, comme marque de distinction. À canton se sont les civettes (ce n’est pas très différent d’un lièvre, je le dis d’expérience). À Wuhan, quoi ? Des bêtes qui auraient été des réceptacles intermédiaires du virus comme le pangolin (le pauvre). Mordues par une chauve souris.

Il y a un groupe de travail OMS sur la santé animale et ce rapport des hommes aux animaux est central dans toutes es épidémis majeurs : VIH, Ebola, SARS, COVID-19. Et même grippe aviaire (qui, rappeleons-le ne se transmet pas aux humains). Ce lien entre les humains-animaux est le lien fondateur de l’épidémiologie. (Merci à Bruno Latour qui a ouvert le chemin pour toute une génération de sociologues qui travaillent maintenant sur ces questions — cf par exemple des dossiers et articles sur les animaux dans la Revue d’Anthropologie des Connaissances)

Effets inattendus

Le nouveau coronavirus, que l’OMS a renommé COVID-19 pour ne pas nommer de région particulière, entendez la Chine (on n’a pas eu les même égards pour les arabes, fussent-ils riches, avec le MERS ou Middle-East respiratory syndrome), a eu des effets inattendus.

Par exemple, la baisse de consommation de la bière Corona (bière Mexicaine produite par une entreprise de brasseries mondiale, dont la stratégie était "vendre au moins une bouteille de nos bières dans tous les pays du monde"). Stratégie qui repose sur le besoin de reconnaissance, le challenge (mot français, nbous rapelle l’Académie), le défi que représentait une telle réussite. En fait, la bière Corona passe aussi par la mondialisation de différentes autres choses : une pratique de la boisson froide, la généralisation des techniques de brasserie, la diffusion mondiale de pratiques de vie en société où boire de l’alcool est obligatoire - ce qui pose pas mal de problème, comme dans les pays musulmans (voir les travaux de Philippe Chaudat), la pratique de la fête, massive, nocturne, car Corona a aussi diffusé l’idée qu’au Mexique on boit la bière avec du citron (ce qui amuse beaucoup les Mexicains, car c’est une réinvention de la tradition). Mais le lien ici est celui que véhiculent les rumeurs et leur diffusion sur les rézosocios, aspect que Laetitia Atlani-Duault a plusieurs fois souligné (et dernièrement dans le Lancet Public Health).

Un autre effet inattendu est que les régions polluées le seront beaucoup moins aujourd’hui. Du moins en Chine. Si les avions restent cloués au sol, même chose (les trois ou quatre jours après le 11 septembre, les américains ont vu des cieux bleus dans les grandes villes). Bref, « l’environnement » en sort renforcé. Dans l’antropocène, la première victime sera l’anthropos. Et il me semble que le lien entre les systèmes de santé et l’environnement est essentiel (comme le montre par exemple leprojet ClimHB au Ceped). Autre lien fondamental. Le principale vulérabilité de l’anthropocène serait-ce la santé ? La santé publique, en tout, ne devrait pas être le monopole des autorités ni celle des seuls médecins. Nous sommes tous concernés et manifestement nous ne pouvons plus déléguer aux seules institutions la vigilance et le care.

Des données : Tableau de bord mondial et sources d’infos

Bref, le virus se répand très vite, mais il est sûrement moins mortel que celui du SARS (10 à 12% de taux de mortalité).

Cliquer pour un Tableau de bord mondial de la maladie.

Je trouve encore cette fois-ci que la bonne source d’information est le site (Promedmail.org) et le bulletin ici sur le COVID-19 de la société internationale de maladies infectieuses.

L’OMS officiel : Suivi des cas rapportés mondialement dans les "Situation Reports"

Le CDC Chinois (chinacdc.cn) : TrackingtheEpidemic (chifres asssez inférieurs par rapport aux autres sources)

En Chine

Concernant la Chine, deux choses me frappent cette fois :
- la violence dans les réactions des autorités chinoises, beaucoup plus élevée qu’en 2003. L’épidémie s’était étendue de Décembre 2002 reconnue officiellement en fin janvier, début février 2003, partourt en Asie dès janvier-février (à cause de la retransmission par des Chinois de l’étranger infectés à Hong Kong qui se sont joyeusement égayés à Singapour, Hanoi et Toronto), déclarée autour de mars-avril dans le centre de la Chine et à Pékin et à Oulan-Bator via Pékin à cette époque. Il y a eu des arrestations et de la rétention de l’information, mais assez vite, au sein du Parti, des questionnements eurent lieu (je le sais pour avoir été sollicité pour alimenter cette réflexion). Cette fois, les autorités marchent au coup par coup, violemment, en mobilisant des moyens énormes, de manière à faire peur.
- La deuxième chose qui me frappe est le rapport maladif des autorités vis-à-vis des citoyens qui osent s’exprimer : médecin lanceur d’alerte en prison (et mort !), journalistes disparus, blogueurs emprisonnés... Mais le peuple chinois s’exprime, manifeste. Le pays en état d’insurrection latente. La grande peur de Xi jinping, celle de mobilisations incontrôlables : les « gilets jaunes » chinois en quelque sorte, deviennent réalité. Après les tremblements de terre, la réaction de grande colère de la population a été étouffée, car très localisée. Cette fois, Wuhan est l’oeil d’un cyclone mondial. Ainsi les téléphones portables nous donnent à voir la manière dont les policiers font appliquer le règlement : coup de matraque et coups de pied sur une pauvre femme qui n’avait pas mis son masque chirurgical, des gens trainés dans la rue, des opérations coup de poing...

Loin de moi l’idée de dire que ce sont les Chinois qui sont la cause de tous nos malheurs. Mais force est de constater que ce gouvernement, de plus en plus autoritaire, fait moins bien que celui nettement plus consensuel du début des années 2000 (voir mon papier avec Jean Ruffier)

Chronique de Fang Fang

Fang Fang, écrivaine que j’ai découverte en Chine, extraordinaire, qui a écrit le formidable "Début Fatal", vit à Wuhan (comme CHI LI d’ailleurs autre génialissime écrivaine). Le Monde vient de publier une de ses chroniques :

Coronavirus : « À Wuhan, on transporte les cadavres dans des sacs, emportés sur des charrettes » -

Fang Fang
Ecrivaine

Fang Fang, 64 ans, romancière chinoise vivant à Wuhan, publie chaque jour sur Weibo, le Twitter chinois, une chronique de sa vie dans sa ville sous quarantaine. « Le Monde » reproduit un extrait de son billet du 16 février.

Publié le 02 mars 2020 à 04h39 - Mis à jour le 02 mars 2020 à 09h57 Temps de Lecture 6 min.
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Extraits. Difficile de se souvenir depuis combien de jours nous vivons ainsi cloîtrés à Wuhan. Aujourd’hui le soleil annonce une belle journée de printemps, et de la neige d’hier il ne reste plus de traces. Depuis la fenêtre du premier étage de mon appartement, je vois les feuilles des arbres briller sous le soleil.

Bien que la situation ne soit en rien changée depuis hier, je me sens toutefois un peu plus rassurée. Néanmoins, les attaques venant de Pékin se poursuivent, même si on ne comprend pas quelle est la motivation qui pousse ces gens-là à tant de haine. Hier, Xiang Ligang, patron du site Feixiang, a aussitôt retiré son commentaire mensonger de son site Weibo à la suite de l’intervention de mon avocat et mis ceci : « D’où vient cette photo que tu publies ? Ce n’est pas parce que tu es enfermée chez toi que tu dois créer la panique sociale et prétendre qu’un grand nombre de gens sont morts sans que personne ne s’en occupe. Tu n’as donc aucune conscience ? »

Son commentaire est à pleurer. Comment peut-il tenir des propos aussi puérils ? À l’époque où les drones peuvent tuer à haute altitude, je serais incapable de comprendre ce qui se passe dans la ville où je vis ? Tous ceux qui, au quotidien, lisent mes billets de blog ne paniquent pas, lui est le seul à avoir peur.

Je vis à Wuhan, centre de l’épidémie, assignée à résidence, et ne communique avec mes amis et collègues que par Internet. Je note chaque jour ce que je vois, ce que j’entends, et j’attends que le point d’inflexion arrive. Lui est à Pékin, libre de ses mouvements, mais dépense son énergie à m’insulter quotidiennement. Et il appelle ça avoir de la conscience ? Qu’il sache que les gens sont de plus en plus nombreux à lire mon blog et à trouver que cette lecture les rassure.

Un internaute a déclaré que donner les noms de ceux qui meurent, ou mettre leur photo en ligne, ajoute à la panique générale. C’est ce que j’ai fait avec ce qu’il appelle « mon ami médecin ». Avez-vous vu la liste officielle des morts sur Internet ? Le nombre pour la seule ville de Wuhan est supérieur à mille. Quel chiffre ai-je donné dans mon article ? Pas même une fraction ! Pour être très explicite, je ne divulguerai aucun nom de personne décédée qui n’aura pas été donné par les médias officiels.

Chang Kai, qui travaillait au studio de cinéma du Hubei, est mort tragiquement des suites du Covid-19. Son camarade de classe a publié un article en sa mémoire, qui figure sur la page d’accueil de tous les sites Internet. Son message avant de mourir était d’une tristesse déchirante. Je ne sais pas si ceux qui ne regardent que les nouvelles de CCTV [Télévision centrale de Chine] et Le Quotidien du peuple penseront que cela crée de nouveau la panique ? Avant-hier, j’ai écrit un billet sur mon ami peintre qui a fait un don de 100 000 RMB [renminbi, nom officiel du yuan, la monnaie chinoise]. Aujourd’hui, son frère vient de mourir du Covid-19. Les Xiang Ligang & Co diront-ils toujours qu’il s’agit là de rumeur ?

Quant à « mon ami médecin », comme il l’appelle, sachez que je n’en ai pas qu’un. Il faut que les Xiang Ligang & Co sachent que ce sont de grands professionnels, des spécialistes de haut niveau et que bien évidemment je ne donnerai pas leurs noms pour la bonne raison que je ne veux pas les exposer à des voyous de leur espèce.

Cet après-midi, un autre ami médecin (bien sûr, le meilleur dans sa spécialité, dont je ne peux pas révéler le nom) m’a téléphoné ; nous n’avions pas échangé depuis longtemps. Il évoqua le journal sur « la ville en état de siège » que je tiens chaque jour sur Weibo et m’a dit que lorsque des gens le questionnaient sur la situation de l’épidémie à Wuhan, il leur conseillait de le lire pour connaître la réalité des choses. Puis nous en sommes venus à parler de l’épidémie de coronavirus. Mon ami médecin a déclaré que l’épidémie devait maintenant être maîtrisée. Sa toxicité s’affaiblissait de plus en plus, mais elle était de plus en plus contagieuse.

Wuhan vit aujourd’hui une catastrophe. Il ne s’agit pas de l’obligation de porter des masques ou de rester cloîtré chez soi. Il s’agit de la liste des décès qui ne cesse de s’allonger. Jusqu’à présent, lorsqu’une personne mourait, son corps était mis en bière et emporté au crématorium. Maintenant, on transporte les cadavres dans des sacs, emportés sur des charrettes. Il n’est pas question d’un mort d’une seule famille, mais de morts par centaines en quelques semaines.

Ce qui est catastrophique, c’est d’affronter le vent, le froid et la pluie pour tenter de trouver un lit dans un hôpital, mais sans résultat. Ce qui est catastrophique, ce sont ces queues interminables qu’il faut faire dans les hôpitaux pour s’inscrire, des queues qui peuvent durer deux jours, et, parfois sans même avoir réussi, vous vous écroulez à terre. Ce qui est catastrophique, c’est d’attendre chez soi une notification pour une place dans un hôpital, et lorsqu’elle arrive enfin, il est déjà trop tard. Le pire, ce sont ces patients gravement malades hospitalisés, qui, lorsqu’ils entrent, disent adieu à leurs proches, car ils ne les reverront jamais.

Pensez-vous que le défunt soit entouré de sa famille dans le salon funéraire à ce moment-là ? Ces morts-là peuvent-ils encore mourir dans la dignité ? Sans dignité, ils ne sont que de simples cadavres traînés jusqu’au crématorium et brûlés aussitôt.

Au tout début de l’épidémie, les hôpitaux manquaient de main-d’œuvre, de lits et de protections pour le personnel médical. Or, la zone d’infection est immense, la main-d’œuvre insuffisante au crématorium, les camions pour transporter les dépouilles et les incinérateurs trop peu nombreux. Néanmoins, les cadavres contaminés par le virus doivent être brûlés au plus vite. Savez-vous tout cela ? Ce n’est pas que les gens ne remplissent pas leurs devoirs, mais, depuis que l’épidémie s’est répandue, chacun fait de son mieux, même débordé, mais il est impossible de faire ce que prônent les trolls au service de la propagande.

Le chaos du début semble prendre fin. Pour autant que je sache, des experts ont rédigé des rapports sur des soins plus humains et le respect des patients et de leurs familles. Des dispositions ont été prises pour garder les affaires des morts, en particulier les téléphones portables. Ces derniers seront stockés, puis désinfectés, et le service des télécommunications essayera de trouver des proches grâce aux informations contenues dans les téléphones. Ces portables représenteront un mémorial pour les proches. Ceux qui n’auront pas de propriétaire seront conservés et serviront de preuve dans l’histoire.

(Traduit du chinois par Geneviève Imbot-Bichet)

Fang Fang est une écrivaine chinoise. Elle préside depuis 2007 l’Association des écrivains du Hubei. Son dernier livre, « Les Funérailles molles » (L’Asiathèque, 2019, publié en Chine en 2016), sur le sort tragique d’une famille de propriétaires terriens durant la révolution agraire, a reçu le prix Lu Yao 2017, mais lui avait valu d’être la cible d’attaques par les néomaoïstes. Ces « funérailles molles », ce sont les corps des « ennemis de classe » enterrés à même le sol, sans cercueil.

Fang Fang(Ecrivaine) (voir aussi Cr de son livre "Funérailles molles")

Des trucs que j’ai écrits sur le SARS et le coronavirus

  • Et rappel de la source sympa d’infos sur l’épidémie : le site Promedmail.org de la société internationale de maladies infectieuses.

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