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Liban : Février 2005

lundi 21 février 2005, par rigas

Je reviens du "pays du Cèdre". Le surlendemain, assassinat de l’ancien premier ministre Hariri. Crise de nouveau, ou poursuite de la crise déjà engagée ?

A mon retour j’ai terminé de rédiger cette promenade dans Beyrouth :

Centre-ville à Beyrouth, février 2005

La rue est étroite, le trottoir défoncé. La pluie forme des grandes flaques à la profondeur incertaine. Il pleut depuis trois jours presque sans interruption. Cela ne semble en rien interrompre la vie : à chaque coin de rue face aux hôtels, nombreux dans mon quartier, les deux ou trois chauffeurs de taxi qui hèlent le chaland étranger ; les boutiques innombrables qui bordent les rues, éclairées de tous leurs feux, gardent leur portes grandes ouvertes ; tout un peuple de gens qui parlent, crient, courent, rient, se promènent. Une certaine chaleur qui fait contraste avec le froid, la pluie et les tempêtes qui se sont abattus sur Beyrouth depuis le début de la semaine. Chaleur et même douceur qui choque mes a priori méditerranéens : les personnes qui me renseignent sont toutes d’une extrême affabilité, d’une grande douceur, d’une patience infinie. Et durant ce séjour tout, à Beyrouth, choque mes a priori méditerranéens. Ici on ne crie pas, le théâtre a du laisser trop longtemps la scène à la tragédie pour que l’exaggération soit de mise. Au contraire de la rive Nord de la mésogée, on ne rie qu’en respectant l’autre et ne parle qu’en faisant attention de ne pas déranger son voisin. Contraste aussi avec les visions que le cinéma a vulgarisé : les gueules hirsutes des trois gaillards dans une Mercedes recyclée qui sert de taxi-service semblent tout droit issues d’un film policier de série B et contrastent avec la douceur de leurs paroles. Nous sommes coincés sur le siège arrière et mon ignorance de l’Arabe m’empêche de leur parler, mais je sens une certaine empathie qui, curieusement, ne s’exprime pas dans des sourires ou des gestes d’amitié mais plutôt dans une sorte de pudeur des gestes. Le chauffeur par gestes et quelques mots d’anglais nous explique que cette pluie est vraiment trop abondante. Il est d’ailleurs très patient et cherche à nous déposer au plus près de notre destination, serviable alors même qu’autour de lui la circulation est intense et les coups de klaxon innombrables.

Nous sommes sur Hamra, une longue rue célèbre mais étroite, qu’un Président de la République libanaise avait présenté au Président français comme « nos Champs-Elysées ». Le professeur d’Université qui me raconte cette anecdote ne peut s’empêcher de rire en me désignant la fameuse rue : « Nos Champs-Elysées » ! Alors, et comme je viens d’arriver, je me demande : où se trouvent les avenues du Centre Ville qui feraient office de Champs-Elysées ? où se trouve l’avenue Amalias, la place Omonoia (la Concorde), le Parlement ?

A l’occasion d’une prochaine promenade je me retrouve « Downtown » (on ne dit pas Centre Ville, bien que le français soit lingua franca, au sens propre et figuré). Et là, surprise ! Downtown est tout d’abord une collection de parkings, le plus grand est bordé par une voie rapide surélevée sur pilotis (à la chinoise mais en moins élevé) et par quelques bâtisses en reconstruction ou des anciens immeubles en réhabilitation. A vue d’œil de nombreux espaces vides restent inoccupés, sans trace visible d’un chantier ou d’une grande activité. La mosquée nouvelle, inachevée et arrogante, surplombe de tout son poids une ruelle, autrefois certainement animée, qui elle aussi semble n’avoir gardé d’urbain que son tronçon central. La rue commence dans un parking et finit dans un large carrefour où ne se trouve aucun bâtiment d’aucune sorte. Après cela, si on pousse vers Gemayzé, le quartier chrétien, il faudra passer devant des nouveaux immeubles, aux coloris gais, très Disneyland multicolore : rouge, rose, bleu, ocre clair, terre de sienne, ornés de trois fenêtres à ogives, « à la libanaise ». Le centre, le cœur du centre, est une place de l’Horloge, un monument carré, la fierté des Beyrouthains, une pyramide qui a oublié de s’affiner en s’élevant vers le ciel, dans le plus pur style architectural des années trente. Le style de plusieurs immeubles est également daté des années trente : un ensemble architectural exceptionnel. Mais contrairement à des édifices similaires sous d’autres latitudes, la pierre d’ici, couleur de terre, donne une grande beauté à ces avenues devenues piétonne. A gauche l’église orthodoxe, à l’arrière la mosquée en construction, dans un des angles un petit bâtiment que l’on me désigne comme le Parlement, et une rue bordée de bistrots avec des fauteuils dans la rue ; comme j’imagine le plaisir de venir ici papoter longuement en regardant passer les passants, comme je le faisais à Athènes dans ma jeunesse, en sirotant des heures entières un frapédaki . Mais en dehors de cette rue, rien d’autre ne semble faire vie. A moins de circonscrire la vie à ce passe-temps fort agréable, ou à siroter un nargilé aromatique en discutant de choses un peu creuses et sans conséquences, de celles qui permettent d’oublier les sanglants combats qui ont du se dérouler ici-même. Le creux du centre ville a du repousser la vie ailleurs. Car, en effet, la vie urbaine -la fureur et le bruit- s’est déplacée à gauche vers le quartier des affaires, à droite vers le quartier chrétien, dans le fond vers le quartier chiite. Face à la mer, seul à lui-même, le centre ville semble avoir quelque mal à se peupler d’activité. On ne doit venir ici que pour traînasser, pour prendre un café après avoir fait quelques courses.

Peut-être est-ce l’effet de la pluie qui a vidé les rues petit à petit, exaspérant les citadins. Car au moins, il se trouve là un monument à la consommation, un magasin Virgin. L’ancienne rue des Banques ne semble pas non plus très animée. J’admire la beauté des travaux de réhabilitation des bâtiments qui cachent magnifiquement les blessures de la guerre, qui dissimulent les entailles profondes des rafales dans cette pierre douce dans laquelle sont construit les édifices de ce centre ville de Beyrouth. En se promenant on peut voir trois vestiges de la guerre : une sorte de bulle de béton, qui devait être autrefois un cinéma ou une salle de conférence très futuriste dans le plus pur style des années soixante, une boule en ellipse, criblée de coups de feu, mais qui a résisté, béton oblige, et qui trône au milieu d’un parking proche d’un ensemble qui sera lui aussi réhabilité plus tard, qui sait ! Un autre vestige est cet hôtel imposant de plusieurs dizaines d’étages, la bâtisse la plus élevée, dont un chauffeur de taxi me dit que c’était l’hôtel Holiday Inn ; la façade montre les alvéoles qui correspondent aux chambres. Un énorme cratère béant formé par un missile ou une bombe orne son côté le plus étroit. Le troisième vestige est plus modeste en taille, mais très imposant car il trône face au parking du centre ville, et s’élève derrière la bretelle d’autoroute pour aller de Beyrouth Est vers Beyrouth Ouest. Il s’agit d’un ancien bâtiment public de la sécurité sociale. Curieusement, personne ne l’a démoli, alors qu’il donne l’impression d’être totalement désossé, les murs comme de la dentelle. Il a du voir bien des combats.

Mais qu’y a-t-il de neuf ? Le bâtiment des Nations Unis ! Étrangement, vu de ce côté, il est presque invisible alors que c’est le plus grand, le plus neuf, le plus brillant, le plus moderne des bâtiments. Derrière lui, le « sérail » présidentiel surplombe tout le quartier. Quelques étages ont dû être rajoutés à l’époque de la splendeur de Hariri. Mais vu d’ici, vu du parking, il fait pièce rapportée, alors qu’il est au contraire presque originel. Le creux, le parking et la pluie finisse par m’exaspérer aussi.

En se promenant, en sillonnant la ville, les gigantesques panneaux publicitaires avec des belles frimousses fortement maquillées de starlettes du moment ou des chanteuses à la mode, provocantes et décorées comme des lustres de cristal étincelants. Elles sont belles à croquer et semblent dire « Regardez comme je suis belle ! Ne regardez surtout pas la rue, la réalité, qui est moche, bien vide, moi bien pleine de formes, je suis toute décorée, rose et mes cheveux brillants reflètent la lumière, la seule qui vaille, celle qui m’illumine. ». Un jeune balayeur -syrien ? - rêveur et appuyé sur le manche, laisse traîner son regard sur une de ces chanteuses. Comme je suis dans les beaux quartiers, je baisse les yeux pour voir ce que son regard évite, je regarde la réalité : une Mercedes grise impeccable s’arrête devant un café à la mode, il en sort deux femmes, une jeune et une plus âgée, toutes les deux à l’image de la chanteuse qui surplombe la façade où elles se trouvent. C’est les mêmes, en bottes pointues à talons aiguilles, très mode, avec des chaînes en or, des bijoux en or massif, des sacs en croco brillant, des lunettes très Jacky O. Mais finalement très prudes aussi. Pas un millimètre de chair en vue en dehors du cou et du visage. Et manifestement, leur poitrine opulente n’a aucun besoin de wonderbra ! Elle doit être vêtue de l’un de ces milliers de soutien-gorge de fine dentelle rouge à des prix astronomiques qui sont exposés dans les multiples vitrines de boutiques de lingerie qui parsèment la ville. Le soir en sortant de l’hôtel, je vois une camionnette qui s’arrête pour embarquer une beauté du Golfe portant un voile noir étincelant qui recouvre son visage entièrement ; sous le voile, elle porte, elle aussi, des bottes de cuir rose à talons vertigineux décorées de chaînettes brillantes. Les riches et les puissants ne doivent pas beaucoup marcher.

Je rentre à mon hôtel. Les rues sont étroites, mouillées. Je fais du slalom entre les flaques. Je m’arrête chez l’épicier du coin pour y faire quelques courses. De sa voix douce, le marchand me souhaite bonne nuit en français -langue qu’il ne parle pourtant pas, avec cette douceur et cette chaleur dont les libanais m’ont gratifié pendant ce bref séjour.

Hotel Mayflower, février 2005

PS : Je cite pour mémoire quelques ouvrages libanais utiles :

- Beydoun, Ahmad (1984). Identité confessionnelle et temps social chez les historiens libanais contemporains. Beyrouth, Publications de l’Université libanaise, Librairie Orientale. 610 pp.
- Corm, Georges (2003). Le Liban contemporain. Histoire et société. Paris, La Découverte. 319 pp.
- Corm, Georges (2004). "La situation économique au Liban." Confluences Méditerranée, 49 (Printemps 2004) : 149-159.

Et quand à l’assassinat de Hariri je ne peux que m’élever contre la rumeur qui voudrait que la Syrie soit responsable de son meurtre. Quel intérêt pour la Syrie qui au contraire en ce moment à tout intérêt à tisser des liens utiles pour éviter l’affrontement. Le liban fait figure de laboratoire politique, douloureusement.

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