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Une épidémie qui nous fait revenir "à la normale"

vendredi 13 mars 2020, par rigas

Un architecte (Philippe Rahm) signale que notre dificulté à affronter l"épidémie n’est que le " retour à la normale". Passionant et aussi terrifiant.

L’article d’opinion est paru dans le très bon magazine AOC ; il s’intitule Coronavirus ou le retour à la normale (ici quelques extraits, l’article étant réservé aux abonnés).

On lit :

Grâce aux antibiotiques, aux vaccins et au pétrole, l’humanité avait triomphé de son sort animal, s’était extraite largement de sa fragile condition naturelle et avait ouvert une nouvelle ère, celle que le philosophe Jean-François Lyotard avait qualifié de « post-moderne », où triomphèrent les sciences humaines sur les sciences naturelles, les interprétations sociales sur les faits naturelles, la subjectivité sur l’objectivité.

Cette explosion du pouvoir humain sur la terre et sur son corps, la transformation de notre environnement en conséquence – en notre faveur d’abord et en notre défaveur aujourd’hui à cause de la pollution et du réchauffement climatique – a une histoire très courte, de l’ordre d’une cinquantaine d’année, une goutte d’eau dans l’histoire humaine qui a débuté il y a des milliers d’années, et qui n’était largement faite jusqu’alors que de faim, de froid et de maladie. Aujourd’hui pourtant, face au réchauffement climatique et à l’épidémie de coronavirus, cette extraordinaire période de l’histoire humaine semble derrière nous.

Ces dernières années, la philosophie post-moderne née dans les années 1950 a pris elle aussi un sérieux coup de vieux. Dans « Why Has Critique Run Out of steam » (Pourquoi la pensée critique s’essouffle) un article séminal paru dans en 2004 dans la revue Critical Inquiry de l’Université de Chicago, le philosophe Bruno Latour nous interrogeait déjà sur la validité du credo nietzschéen à la base de la pensée postmoderne, « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations », qui faisait le terreau des climatosceptiques lesquels mettaient en doute les faits scientifiques et cherchaient d’autres interprétations que les émissions anthropiques de CO2 pour expliquer le réchauffement climatique.

Plus fondamentalement, Bruno Latour questionnait le déni de la pensée française dominante d’alors, celle des structuralistes, à attribuer au non-humain (climat, maladie principalement) une part de responsabilité dans le déroulé de l’histoire humaine. Refuser que l’homme puisse modifier le climat, refuser que le climat puisse modifier l’histoire humaine, n’étaient pas seulement le point de vue de quelques complotistes marginaux.

Plus loin il poursuit :

Il pleut, que nous soyons là ou pas. Il fait froid en hiver, que nous le voulions ou pas. Le changement est important et déjà la radicalité de cette pensée commence à poindre aux États-Unis où un historien comme Timothy J. LeCain, constate que 80% des cellules composant le corps humain ne sont pas humaines (ce sont celles de bactéries qui nous peuplent), et renverse les hiérarchies en décrivant l’être humain comme un simple moyen de locomotion pour les microbes.

Cette pensée provocatrice, tout extrême qu’elle est, est néanmoins nécessaire aujourd’hui dans le débat qui réanime et renouvelle notre pensée face aux enjeux actuels du réchauffement climatique et de l’épisode révélateur d’épidémie de coronavirus. Car que sont ces deux phénomènes si ce n’est un stupéfiant retour du réel ? Nous aimerions même dire qu’il ne s’agit que d’un retour à la normale. Nous avons vécu effectivement un temps très bref où antibiotiques, vaccins et pétrole nous avaient exceptionnellement sortis de notre condition naturelle. Contrairement à certains qui accusent la modernité, et plus loin encore les Lumières, d’être responsables de la catastrophe actuelle, je crois au contraire que la modernité et les techniques n’y sont pour rien. Elles nous ont permis durant cinquante ans de vivre plus longtemps, de sauver de la mort nos enfants malades, nous ont donné à manger et permis de passer l’hiver.

et il poursuit :

’homme est un singe nu qui ne survit que grâce à la technique, grâce au feu tout d’abord qui nous a réchauffé en hiver et a rendu possible l’habitation des climats naturellement inhabitables de la planète ; le feu qui a externalisé l’énergie qui nous épuisait lors de la digestion en permettant de précuire les aliments. La technique nous a donné des habits, des abris, des outils et nous a permis de vivre sur la Terre. Aujourd’hui, c’est encore grâce à la médecine moderne que les 15% des cas graves atteints du coronavirus sont sauvés en étant mis sous assistance respiratoire à l’hôpital. La catastrophe qui vient n’est pas nouvelle… Elle a été le quotidien des êtres humains depuis la nuit des temps, à l’exception de nos cinquante dernières années.

Plus que la modernité, je crois que c’est la postmodernité qui non pas est responsable de la crise actuelle, mais qui nous a ôté la conscience de la matérialité de notre existence, qui a retiré notre charge naturelle au profit d’une seule charge culturelle et avec cela, nos moyens d’agir dans un monde qui restera toujours aussi non-humain.

Retour à la normale ? Il nous reste à repenser un monde de l’anthropocène où l’humain agit sur le climat, la biodiversité, les maladies, les risques, la mondialisation, consciemment et non comme une conséquence inattendue des bienfaits de ses inventions.

Ce jour 1 mars 2020 avec 128 343 cas confirmés dans le monde (sûrement beaucoup plus en réalité) un peu partout dans le monde.

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