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Des lectures autour du SARS-CoV-2 : Bruno Latour, Annie Ernaux et Jean-Paul Gaudillière

vendredi 3 avril 2020, par rigas

Deux questionnements sur la signification de la crise actuelle, celui de Annie Ernaux écrivaine et Bruno Latour, Philosophe.

Un matin sur France Inter Annie Ernaux lit cette lettre.

Cergy, le 30 mars 2020

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » - chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

Annie Ernaux

De son côté, Bruno Latour se demande si on peut véritablement faire un parallèle entre cette crise du virus et la crise planétaire dans laquelle nous sommes durablement installés jusqu’à la destruction prévue de notre espèce, si nous continuons à faire comme d’habitude, c’est-à-dire consommer du CO2.

(...) Ceci posé, il n’est pas clair pour moi que le parallèle aille beaucoup plus loin. Car enfin, les crises sanitaires ne sont pas nouvelles, et l’intervention rapide et radicale de l’Etat ne semble pas jusqu’ici beaucoup innover. Il suffit de voir l’enthousiasme du président Macron pour endosser la figure de chef d’Etat qui lui manquait si pathétiquement jusqu’ici. Beaucoup mieux que les attentats – qui ne sont malgré tout que des affaires de police –, les pandémies réveillent, chez les dirigeants comme chez les dirigés, une sorte d’évidence – « nous devons vous protéger » « vous devez nous protéger » – qui recharge l’autorité de l’Etat et lui permet d’exiger ce qui, en toute autre circonstance, serait accueilli par des émeutes.
Mais cet Etat, ce n’est pas celui du XXIe siècle et des mutations écologiques, c’est celui du XIXe siècle et de ce qu’il est convenu d’appeler le « biopouvoir ».
(...)
L’originalité de la situation présente, me semble-t-il, c’est que, en restant claquemuré chez soi alors que, dehors, il n’y a plus que l’extension des pouvoirs de la police et le pin-pon des ambulances, nous jouons collectivement une forme caricaturale de la figure du biopouvoir qui semble sorti tout droit d’un cours du philosophe Michel Foucault. Il n’y manque même pas l’oblitération des très nombreux travailleurs invisibles obligés de travailler quand même pour que les autres puissent continuer à se terrer chez eux – sans oublier les migrants impossibles à fixer. Mais justement, cette caricature est celle d’une époque qui n’est plus la nôtre.

Et plus loin de proposer une expérience de pensée :

Faites l’expérience de pensée : imaginez que le président Macron soit venu vous annoncer, avec le même ton churchillien, un train de mesures pour laisser les réserves de gaz et du pétrole dans le sol, pour stopper la commercialisation des pesticides, supprimer les labours profonds, et, audace suprême, interdire de chauffer les fumeurs à la terrasse des bars… Si la taxe sur l’essence a déclenché le mouvement des « gilets jaunes », là, on frémit à la pensée des émeutes qui embraseraient le pays. Et pourtant, l’exigence de protéger les Français pour leur propre bien contre la mort est infiniment plus justifiée dans le cas de la crise écologique que dans le cas de la crise sanitaire, car il s’agit là littéralement de tout le monde, et pas de quelques milliers d’humains – et pas pour un temps, mais pour toujours.

Et Bruno d’ironiser sur le fait que dans cette crise sanitaire, l’État demande aux citoyens d’être de bons élèves alors que dans la crise écologique il faudrait que :

l’administration [apprenne] d’un peuple multiforme, à des échelles multiples, à quoi peut bien ressembler l’existence sur des territoires entièrement redéfinis par l’exigence de sortir de la production globalisée actuelle. Elle serait tout à fait incapable de dicter des mesures depuis le haut. Dans la crise sanitaire, c’est en effet le brave peuple qui doit réapprendre, comme à l’école primaire, à se laver les mains et à tousser dans son coude. Pour la mutation écologique, c’est l’État qui se retrouve en situation d’apprentissage.

Mais Annie Ernaux a raison : l’État est aux mains de ceux qui n’ont pas tenu compte de l’infrastructure et de ceux, invisibles, qui la font fonctionner. Ceux qui au nom de l’efficacité ont démantelé l’hôpital et les grands services que l’État gère malgré tout : l’éducation et la santé, les personnels scolaires et les personnels dédiés aux soins dans de multiples lieux en commençant par les EHPAD. La crise écologique sera d’autant moins prise en charge que cet État essentiellement limité aux seules fonctions de contrôle (de la population, de l’argent, de l’ordre...) n’a aucun intérêt à modifier quoi que se soit. En a-t-il d’ailleurs encore la puissance ? Bruno :

La situation est tragiquement inverse dans la mutation écologique : cette fois-ci, l’agent pathogène dont la virulence terrible a modifié les conditions d’existence de tous les habitants de la planète, ce n’est pas du tout le virus, ce sont les humains ! Et pas tous les humains, mais certains, qui nous font la guerre sans nous la déclarer. Pour cette guerre-là, l’État national est aussi mal préparé, aussi mal calibré, aussi mal dessiné que possible, car les fronts sont multiples et traversent chacun d’entre nous. C’est en ce sens que la « mobilisation générale » contre le virus ne prouve en rien que nous serons prêts pour la suivante. Il n’y a pas que les militaires pour être toujours en retard d’une guerre.

Ce qui est moins visible c’est qu’ici, nous parlons de l’État comme s’il avait encore la force de faire plus. Rien n’est moins sûr. Non seulement faudrait-il prendre le taureau par les cornes, ce qui supposerait beaucoup de pertes pour les plus riches industries de l’énergie, l’automobile, la chimie destructrice, mais aussi faudrait-il que l’État ait la puissance à imposer ses vues aux puissants qui gouvernent des entreprises bien plus puissantes que la plupart de nos États. Ces puissants, ce sont des entreprises qui en devenant des quasi-monopoles détruisent, le plus souvent, des emplois et échappent à l"impôt (un bel exemple : Amazon). De fait, l’État s’est appauvri. Dans ces conditions, on voit mal comment les États peuvent redevenir ce qu’ils furent au moment, par exemple, de la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale.

Ainsi cet agent pathogène, ce virus malin, lui même surgi de loin, issu de la profonde transformation des modes de vie urbains, s’est trouvé pris dans une foire d’humains. Hors de son contexte, Corona est affolé, se reproduit mais dérègle les organismes qu’il utilise pour se reproduire. On est loin de la ferme de Pouilly-le-Fort où Pasteur montrait ses microbes. J’en profite pour signaler qu’il faut lire Les Microbes, Guerre et paix de Bruno Latour, comme nous le recommande aussi Frédérique Aït-Touati dans AOC.media

De fait je suis impressionné par la qualité de la réponse des médecins qui gèrent la rareté, le manque de masques, le manque de respirateurs le bricolage, qui comme le signale Jean-Paul Gaudillière marque la fin du partage entre centre et périphérie. La dégringolade de l’Amérique dans l’horreur : encore un symptôme de cette même impréparation, de cette même fin du grand partage.

Car oui, je suis frappé par l’impréparation et le retard à l’action pris par les Etats-Unis, et ce n’est pas uniquement dû à Trump, mais aussi à des dysfonctionnements bureaucratiques, des mésententes, des difficultés matérielles même du CDC américain (qui l’eût cru !), le modèle de tous les CDC du monde comme le signale cette analyse approfondies du NYTimes.
Le gouvernementChinois, trop content de jouer les pompiers du monde et faire la nique à Trump comme tout bon dictateur qui n’oublie jamais de faire la nique à ses ennemis même si pour cela il doit sacrifier la vérité ou une partie de son peuple. Xi ira se vanter en sous-estimant ses malades et ses morts, plus proches des 30.000 à 50.000 morts que des quelques milliers répertoriés,

Ce que je vois surtout c’est que face à la faillite des États en Europe (vocabulaire dont on usait pour parler des Balkans, de la Grèce ou de l’Afrique), nous allons nous trouver à devoir lutter contre les nationalismes, l’extrême droite, les autoritarismes qui s’appuieront sur cette crise comme preuve de la justesse de leurs positions.

Tiens dans AOC Bruno latous a l’air de concorder...
Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise

toujours quelques liens :

- Je suis trop content d’avoir [trouvé cet article qui fait un hymne au Bulletin de la société internationale des maladies infectieuses : https://www.wired.com/story/how-pro...Promedmail.org->https://promedmail.org/], ma source préférée d’infos sur les épidémies depuis mon épisode chinois.
- Sous-estimation des morts : http://www.asianews.it/news-en/Wuhan,-endless-queues-for-ashes-of-coronavirus-dead-cast-doubts-on-numbers-49673.html
- Sur la crise de l’hôpital le livre de Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent - Le casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public. Dispo en libre accès durant la crise COVID19.

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