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La buée et le ciment : penser la vie avec l’éphémère et les ruptures

samedi 27 mars 2021, par rigas

Extrait d’une interview de Delphine Horvilleur et Claire Marin dans l’Obs :

vous terminez votre livre en revisitant le mythe d’Abel et Caïn, pourquoi ?

D. H. On connaît tous plus ou moins cette histoire du premier fratricide, qui détient une clé civilisationnelle du surgissement de la violence. Mais ce qui m’intéressait dans ce récit, par rapport à la mort, c’est que Caïn et Abel sont des archétypes très forts de ce qui dure versus ce qui ne dure pas dans l’existence. Le prénom Caïn veut dire « acquisition » ou « possession ». Caïn est l’ancêtre d’une lignée de bâtisseurs qui construisent des villes, maîtrisent la métallurgie, il incarne le solide de l’existence. Alors qu’Abel, qui s’appelle littéralement « buée », est dès le départ voué à l’évanescence, à la disparition. Et bien entendu, le Caïn en nous, ce qui aspire à durer, cherche tout le temps à se débarrasser du Abel, qui nous rappelle notre finitude. Mais ce que j’ai appris à travers mon métier, c’est que bizarrement, dans la vie, ce qui dure est ce qui se construit sur de l’évanescent plutôt que sur du solide. Si je m’approche de cette fenêtre et que je souffle alors qu’il fait froid dehors, il y aura de la buée. Et très rapidement, il n’y en aura plus. Mais il se sera passé quelque chose : une condensation certes éphémère, mais qui vient raconter notre souffle, notre vie.

Et vous en parlez très bien, Claire, dans votre livre sur les ruptures : quelque chose se construit sur la cassure qui laisse dans nos vies des traces souvent plus déterminantes que ce qui s’est construit sur du solide. C’est pour ça que l’expression « il faut construire sur du solide » est fausse. Les vraies constructions dans nos vies ne se font pas sur des terres fermes, mais sur des moments où on est tombé, des moments où on nous a quittés, des moments où on a quitté, des moments où on s’est cassé, dans tous les sens du terme. Et je trouve qu’on aurait intérêt à le dire davantage, plutôt que de faire croire aux gens qu’ils vont pouvoir colmater les failles. Il nous faut donc non seulement apprendre à vivre avec le cassé, mais apprendre aussi qu’on doit à ces cassures qui on est devenu et quelque chose de très solide qui va se transmettre. (p.69)

L’Obs n°2940 du 4-10 mars 2021, p.65-69. L’interview est ici (payant)

Cette idée est extraordinaire, elle fait voler en éclat un rationalisme simpliste. Le dernier livre de Delphine Horvilleur (qui est aussi rabbin !) s’appelle "Vivre avec nos morts". J’avais déjà été fasciné par ses "Réflexions sur la question antisémite". Les haines familiales sont assez fondamentales. Abel et Cain ou Esaü et Jacob (les frères jumeaux qui se haïssent depuis leur naissance) . Les frères sont des symboles puissants qui s’affrontent de manière exclusive. Le solide et l’éhphémère, le ciment qui colmate nos plaies et la buée pour les dire... la buée qui ne fait que s’exprimer, comme le fruit d’un souffle de vie (le hau des Maoris ou le qi des chinois), le πνεύμα pas la νόησης, l’esprit pas le cerveau.

J’en profite pour dire que ma collègue, Laëtitia Atlani-Duault a créé un institut sur la mémoire de l’épidémie qui s’appelle Covid 19 Ad Memoriam (voici aussi l’annonce de sa création ici !.