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Poussière Cairote

lundi 13 juin 2005, par rigas

Petit récit que m’inspire une récente visite au Caire.

La poussière, encore elle. Ahmed se demande comment il est encore possible d’en trouver une telle couche sur son bureau. Il a renoncé à la combattre. Sur les piles de papiers se sont déposées des couches de plus en plus épaisses. De temps à autre, un visiteur dégouté passe trop rapidement à côté de ces papiers accumulés et cela fait voler un nuage dans la pièce. C’est un peu comme une petite tempête qui s’est produite dans son bureau, pourtant grand. Son rôle de conseiller du Président de l’Institut ne lui a donné que cet avantage. Il regrette aujourd’hui amèrement son poste d’assistant de l’université de Wellington. Oh, oui, comme il regrette ces années, l’insouciance, les travaux en laboratoire, un vrai laboratoire, avec des chromatographes en état de marche, des séquenceurs. L’effort, le travail tout cela semble bien loin maintenant. Sa récompense a été ce temps passé aux côtés du Président lors des voyages à l’étranger. Une denrée rare, trop rare pour qu’il puisse se plaindre maintenant. Ses frères de chambre à l’Université du Caire ont peut-être moins bien réussi. La plupart végètent dans une petite entreprise qui se trouve souvent au bord de la faillite. Quelle sera la prochaine commande, comment le client se comportera, les fournisseurs exigeants, les cash-flow réduits, le chiffre d’affaire en chute libre. Tous ingénieurs ou scientifiques comme lui, pourtant. Il se demande bien ce qui fera que leur sort s’améliore. Le développement, il fait semblant d’y croire, comme tout le monde, La politique du gouvernement, il fait aussi comme tout le monde, il prétend se ranger derrière la volonté du président de la république. La république il fait aussi comme tout le monde ; il fait semblant de penser qu’elle est la même aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, que Nasser est encore là alors que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Nil. Aujourd’hui c’est la même république, le lustre en moins. Nos ancêtres, les pharaons cela fait bien longtemps qu’il les a rangé dans la boutique de souvenirs pour touristes, encore heureux que ces touristes existent puisque au moins quatre de ses frères en vivent.

Un petit café. Depuis qu’il est allé vivre à l’étranger il le préfère avec peu de sucre, mais il continue à ne pas le demander ainsi, ça le rendrait étranger et différent des autres employés de l’Institut. La journée va s’avérer intéressante car un étranger vient négocier un contrat. Un contrat intéressant semble-t-il, si le Président le laisse participer à la réunion. Si le Ministre ne l’empêche pas encore une fois de prendre les choses en main en adjoignant l’ingénieur Abdel à l’équipe de négociateurs. Mais c’est trop espérer. Pour lui, fini les voyages, les réunions scientifiques, les négociations. Le Président ne l’utilise plus que pour sa qualité à écrire des emails en anglais. Comme si aucune des dix mille personnes dans ce bâtiment gris ne savait pas écrire en anglais. Pourtant, les américains on mis beaucoup d’argent sur la formation ! Il va juste répondre, et puis la poussière reprendra ses droits.

Mais non soyons positifs, les choses n’en sont pas là. Les étrangers de toutes façons voudront imposer leurs règles, on attend bien qu’ils financent encore et encore. Mais si peu, si peu. Seigneur soit-tu loué de me laisser profiter de ces grains de poussière. Le chant de la prière traverse les fenêtres. Le portier a installé un petit tapis au second étage à côté de l’entrée de l’ascenseur. De toutes manière l’ascenseur ne fonctionne plus. Il va y faire sa prière. Longue, très longue. Pendant ce temps, il n’aura plus aucune difficulté. De toute manière le portier, cela fait longtemps qu’on ne lui demande plus d’aller d’ouvrir la porte de la salle des conseils. La salle des conseils, elle a été condamnée le jour où le Président a réclamé des nouveaux fauteuils. Cela fait déjà trois ans. Pas de budget. Et puis là aussi, plus personne n’arrivait à bout de la poussière, les tapis étaient trop sales.

Ahmed se met à rêver : si je partais à Alexandrie, voir mon cousin. Il a une boutique de dessous féminins. Il a toujours voulu investir avec un ancien collègue pour monter une section vêtements féminins. Mais il est vrai qu’avec les chinois qui font du porte-à-porte au Caire, c’est plus possible de faire concurrence. Ou alors avec mon frère qui a un hôtel à Louxor. Il a bien réussi lui.

Le portier vient annoncer son départ, le Président ne l’a pas sonné, l’étranger n’est pas venu négocier son contrat. On verra plus tard. Rien ne presse. Tiens je vais passer voir Mona au 14ème étage, on rentrera ensemble à Heliopolis. C’est bien le seul privilège qui me reste, pense Ahmed, d’aller en voiture à la maison et au bureau, plutôt que de voyager dans les bus bondés, et d’être logé à Heliopolis. Une demi-heure d’embouteillage, avec la petite Mona que je ramène chez ses parents, ça fait passer le temps. Ahmed se lève, ferme la porte doucement derrière lui et se poste devant l’ascenseur en attendant son tour. Monter au 14ème cela prendra un petit quart d’heure et il sera grand temps de partir à trois heures.

Le Caire 30 mars 2005

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