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La Grèce des grecs, Françoise Arvanitis

vendredi 27 février 2004, par rigas

Lire ce superbe bouquin écrit par Françoise Arvanitis sur la Grèce.

Date de sortie : 9 mars 2004.

Un avant-goût avec cet extrait (très sociologique, les autres chapitres le sont moins) et sans les illustrations :

L’ESPACE SOCIAL

Toutes les statistiques comparatives le prouvent : la société civile grecque est nettement moins influente et organisée que dans les autres pays d’Europe. L’Etat a en effet, et de longue date, phagocyté la plupart de ses domaines d’activité, et étendu ses réseaux de patronage dans toutes les directions : pendant des décennies, jusqu’à la chute de la dictature en 1974, toute initiative venant « d’en bas » était d’ailleurs considérée comme suspecte par des gouvernements fondamentalement réactionnaires.

Le syndicalisme en otage

Le syndicalisme a été la première victime de cet état de choses : la structure complexe du mouvement syndical avec ses deux grandes centrales - la Confédération générale du travail - G.S.E.E. (68 fédérations et 600.000 adhérents), et la Confédération des salariés du service public -ADEDY, dont le partage des secteurs de compétences est mal défini (certaines grandes entreprises publiques sont ainsi paradoxalement représentées par la GSEE au lieu de l’ADEDY) a en effet permis à l’Etat, jusqu’aux années 1980, de s’immiscer plus ou moins ouvertement mais toujours drastiquement dans le système des négociations collectives. En cas d’impasse, c’est d’ailleurs le ministre du Travail qui intervient comme médiateur et arbitre du conflit entre les parties. Ce rôle dominant de l’Etat n’est pas seul à fausser le jeu syndical : toutes les organisations professionnelles de quelque importance sont étroitement affiliées, voire inféodées, aux quatre partis politiques représentés au Parlement. Le PASOK et le Parti communiste -KKE- sont particulièrement influents dans les diverses fédérations de la GSEE, l’ADEDY des fonctionnaires est largement dominée par les socialistes qui se sont maintenus au pouvoir pendant vingt ans, tandis que la Confédération paysanne, PASEGES, est désormais contrôlée par les communistes du KKE. De son côté, la Nouvelle Démocratie s’est récemment taillé de beaux succès lors de nombreuses élections professionnelles, et sa percée dans les milieux étudiants, autrefois globalement acquis à la gauche, se confirme à chaque élection ; elle pèse également, bien sûr, de tout son poids sur la Fédération des Industriels - le tout-puissant SEB. Ainsi coincé entre Etat et partis, le syndicalisme grec est tout sauf autonome. Cependant, depuis une vingtaine d’années, on assiste à un redressement de cette tendance : pendant les années 1990, par exemple, en dépit des pressions, le pourcentage des journées de grève par employé a augmenté, en réaction aux tentatives de réduction des privilèges accordés à certaines catégories professionnelles. Et, tout comme dans le reste de l’Europe, la perspective de réforme du système de retraites et pensions provoque une agitation massive et généralisée dans le monde du Travail.

La grande tolérance et du public et des autorités envers des manifestations de grève de nature purement corporatiste est un des aspects les plus surprenants de la vie sociale grecque : en 1996 la Grèce entière a été coupée en deux pendant 6 semaines par les tracteurs des agriculteurs de Thessalie mécontents des prix du coton fixés par Bruxelles. Ce mouvement de protestation des cotonniers coûta leurs revenus de l’année aux producteurs d’oranges de Crète, paysans comme eux, incapables d’acheminer leurs fruits vers les marchés du nord de l’Europe dans les délais normaux. Nul gouvernement grec n’aurait osé cependant faire intervenir la force pour dégager les routes. Le risque d’être accusé d’atteinte à la démocratie , d’entendre siffler à ses oreilles l’insulte suprême, « fasciste », est propre à décourager toute velléité autoritaire, quelle que soit l’urgence de la situation. Les Grecs ont semble-t-il gagné trop tard leur liberté pour admettre qu’on empiète de quelque manière sur leurs droits à l’exercer. A outrance ? Ce mélange paradoxal de permissivité et d’interventionnisme de la part de l’Etat, de fatalisme et d’intransigeance de la part du public, est en tous cas une constante de la société grecque, et un sujet d’étonnement perpétuel pour les observateurs étrangers, qui ne comprennent pas comment une poignée de manifestants devant le ministère de l’Economie, par exemple, peut avoir le droit de bloquer pendant des heures la circulation au centre de la capitale.

Le vide associatif

Dans ce climat syndical ultra politisé, mais de plus en plus grignoté par l’indifférence et l’apathie, l’émergence actuelle d’associations non gouvernementales apparaîtrait comme une véritable révolution....si elle était généralisée. Mais les statistiques ne laissent aucune place au doute : la Grèce est de tous les pays européens celui où les ONG sont les moins nombreuses. On a même pu parler d’un vide associatif, un peu abusivement toutefois si l’on considère, par exemple, l’action remarquable des sections grecques de « Médecins sans frontières » et « Médecins du monde », les efforts engagés par plusieurs groupes d’aide aux toxicomanes, ou les 94 organisations qui offrent leurs services aux handicapés. Contrairement, il est vrai, à ce qui se passe ailleurs, les tendances nouvelles ne se sont pas exprimé ici par une vraie prolifération de mouvements sociaux de toute nature. Tout juste une timide apparition, et, pour l’essentiel, dans deux domaines bien précis : la protection de l’environnement et le féminisme.

Des Verts bien pâles

La mouvance écologique, en Grèce, ne compte dans ses rangs que 15 à 20000 militants, regroupés surtout dans des filiales d’organisations internationales comme Greenpeace et WWF. Qui plus est, nul parti Vert n’est parvenu à se tailler une place dans l’arène politique : l’unique élu de l’Alternative écologique, en 1990, ne tiendra son siège que le temps d’une brève législature. Bien sûr, une certaine prise de conscience des menaces pesant sur l’environnement s’est fait jour dans le public. Elle a provoqué quelques grandes et houleuses manifestations : contre l’implantation d’usines polluantes, contre la construction de voies routières ou d’aéroports au détriment d’espaces boisés, contre le lotissement d’une vaste oliveraie aux environs d’Athènes ou contre le détournement intempestif de cours d’eau. La conservation de biotopes et la survie d’espèces animales, telles la tortue de mer Caretta-caretta ou le phoque- moine, qui tendaient toutes deux à disparaître des rivages insulaires où elles avaient leur habitat, ont également fait l’objet de vastes campagnes très positives de sensibilisation. Certes. Mais les problèmes les plus graves ne sont abordés qu’épisodiquement, sans suivi et sans cohérence, comme si la pollution atmosphérique - et sonore- des deux plus grandes villes du pays, le bétonnage anarchique des côtes et des collines avoisinant les agglomérations, l’usage abusif de fertilisants, le rejet des déchets de pression des olives dans les lits des torrents, ou des eaux usées non traitées dans la mer autour de la plupart des îles ne constituaient pas de véritables dangers concernant la population toute entière. Force est de le constater : le mouvement écologique reste fragmentaire, même s’il a à son crédit quelques belles réalisations dues à l’action conjuguée de responsables locaux . C’est ainsi qu’un parc éolien a pu voir le jour en Crète orientale, dans le département de Lassithi, ou que les entrepreneurs touristiques de l’île de Cos, dans le Dodécanèse, ont accepté de contribuer au financement des infrastructures de protection du littoral. Le plus souvent, malheureusement, les Grecs continuent d’appliquer le principe du « chacun pour soi » érigé en règle de vie.

Les sociologues attribuent cet échec relatif du mouvement écologiste en Grèce à l’intégration de l’écologie dans la rhétorique politique des partis classiques qui utilisent la protection de l’environnement à des fins purement électorales. D’évidence, les Verts grecs auront fort à faire pour se redonner des couleurs. Mais, la décentralisation et l’exemple européen aidant, leur avenir n’est pas totalement bouché.

Féminisme sous tutelle

Cette mainmise du politique est plus évidente encore sur le mouvement féministe contemporain (le mot « féminisme » n’a pas d’équivalent en grec, on l’a simplement hellénisé en féminismos), qui se manifesta avec retard par rapport à ses équivalents américain et européen pour cause -évidente- de dictature. Formé en 1975, après la chute des colonels, le Mouvement de libération des femmes (KAG, traduction exacte du sigle français MLF), fortement influencé par l’idéologie gauchiste prévalant à l’époque, ne put résister à la pression des partis de toute nuance qui, conscients de l’importance de l’enjeu, s’empressèrent de créer leurs propres organisations féminines. Le mouvement fut ainsi subordonné dès sa naissance à la logique du changement social et politique de l’après-dictature dans un contexte purement partisan. Certes, au cours des années 1980, quelques organisations autonomes firent sentir leur présence en articulant les revendications d’un féminisme plus radical. Un comité de coordination fut créé et, en 1982, le Mouvement démocratique des femmes vit enfin le jour. Mais ses adhérentes restèrent peu nombreuses et leur action sur la société grecque demeura très marginale. D’ailleurs le gouvernement socialiste d’Andréas Papandréou, venu au pouvoir en 1981, coupa rapidement l’herbe sous le pied aux féministes de toute provenance : un nouveau Code familial fut instauré en 1982, instituant le mariage civil et supprimant de nombreuses dispositions inégalitaires concernant entre autres la tutelle des enfants, la dot, la gestion de la fortune conjugale, le nom patronymique, et, en 1983, la nouvelle législation sur le viol et la répression de la violence sexuelle se révéla extrêmement progressiste. Dans ce contexte, le mouvement féministe n’a jamais réussi à se donner une base sociale et militante élargie et son caractère institutionnel n’a cessé de s’accentuer. Pragmatiques, les quelques soixante-dix ONG actuellement recensées se sont donné des objectifs très ciblés : loin des débats théoriques et idéologiques, elles se préoccupent essentiellement de la protection des femmes contre les abus et les violences. L’une des dernières en titre « l’Initiative féminine contre la prostitution forcée des femmes immigrées », fondée en Avril 2000, dénonce sans relâche l’impuissance des autorités à stopper et à réprimer le scandaleux trafic de jeunes femmes, venues en général des pays de l’Est (Ukraine, Géorgie, Moldavie). Cette cause semble avoir donné une impulsion nouvelle aux féministes grecques que l’activisme des gouvernements socialistes avait marginalisées.

La réalité féminine

La Grèce est un pays traditionaliste méditerranéen et la situation des femmes y est très similaire à celle du reste de l’Europe méridionale. Avec un « plus » provenant « du temps des Turcs », dont les convictions sur « l’inégalité naturelle entre les deux sexes » ont marqué profondément les mentalités. Le mâle souverain a longtemps fait ce que bon lui semblait avec les femmes de sa famille, imposant « sa » loi au mépris de « la » loi lorsqu’il jugeait bon de sévir. En Crète, par exemple, la sœur non mariée prise sur le fait avec un homme étranger au cercle familial risquait- et risque toujours, parfois- la mort, pour peu que son frère ait un tempérament un peu violent : le « crime d’honneur » n’attirait au meurtrier qu’une peine de prison brève, et généralement rachetable. La justice désormais s’est faite plus sévère : le nombre croissant de femmes magistrates y est peut-être pour quelque chose. Et les moeurs crétoises, plus qu’ailleurs patriarcales, sont aussi plus qu’ailleurs restées archaïques...
« Inférieure » à son alter ego masculin, la femme grecque n’en a pas moins joué à l’occasion un rôle de premier plan dans les circonstances les plus graves de la vie de la nation. Pendant la Guerre d’Indépendance de 1821, la grande « kapétanissa » Bouboulina, insulaire de l’île de Spetsai, et la belle Mado Mavroyénous, la mykoniote, n’ont pas hésité à faire le coup de feu contre le Turc comme les pallikares les plus endurcis. Dans les montagnes grecques, les héroïques partisanes de l’EAM, cartouchières en bandoulière et sourire aux lèvres, n’ont certes pas démérité de leurs frères d’armes pendant les années terribles de la Résistance et de la Guerre civile. Leur camarade d’alors, Mikis Théodorakis, rappelait récemment que l’armée du Front de libération comptait dans ses rangs 100000 hommes et 20000 femmes. Mais, comme le remarquait l’une de ces anciennes combattantes, « bizarrement, nous sommes égales dans les coups durs, mais notre « inégalité foncière » réapparaît dès que la situation redevient normale ». A l’époque des « coups durs », entre la fin de la guerre et le début de la guerre civile, un groupe de jeunes femmes de l’EAM avait d’ailleurs osé l’impensable : une marche dans les rues d’Athènes « contre la virginité ». De quoi faire encore trembler, cinquante ans plus tard, les pères de famille les plus tolérants !

L‘histoire politique grecque est semée de contradictions : c’est en 1952, sous un régime répressif de quasi apartheid à l’encontre des forces de gauche, que le droit de vote est accordé aux femmes. L’élection n’avait pourtant rien de démocratique : grâce à un système électoral majoritaire renforcé, qui excluait les citoyens réputés de gauche, 49% des voix des électeurs et des électrices assurèrent à la droite 82% des sièges. Il n’empêche : les femmes avaient acquis en Grèce un droit qui leur était encore dénié dans nombre de pays européens, dont la France !
Elles ont fait depuis un certain chemin. Alors même qu’elles continuent d’être une faible minorité à l’Assemblée ( 31 femmes sur 300 députés), qu’on leur conteste la capacité de représenter leur pays à l’étranger ( pas une seule femme ambassadrice en titre, et 20% à peine du personnel des ambassades), qu’aucune femme n’occupe la première place dans la hiérarchie syndicale, que quatre femmes seulement sont présidentes de Cours d’appel, quelques personnalités féminines se sont imposées à des postes de haute responsabilité : mairie d’Athènes, super-préfecture d’Attique, ministère de l’Environnement et de l’aménagement du territoire, présidence du comité d’organisation des Jeux Olympiques, commissariat européen aux affaires sociales, entre autres. Mais cette visibilité accrue des femmes dans la vie publique n’a pas transformé pour autant les mentalités.

Famille je vous aime

La femme grecque, la citadine en général et l’athénienne en particulier, fait désormais partie intégrante de la population active, elle a même accès à des métiers aussi masculins que l’armée ou la police, mais n’exagérons pas : comme le constate modestement un rapport du Secrétariat général à l’égalité, « elle est encore nettement sous-représentée dans les structures de prise de décision », ce qui est un euphémisme. Il arrive même qu’elle en soit carrément bannie, au mépris des lois qui interdisent toutes les formes de discrimination au travail. « La législation est excellente, mais elle n’est pas appliquée », protestent les avocates saisies par les plaignantes. « On ne se refait pas », avouent gentiment les collègues masculins des « discriminées », « ti na kanoume », que voulez-vous que j’y fasse.
En fait « ils » sont au fond d’eux-mêmes persuadés que tout irait mieux en Grèce si la femme restait « comme avant » à la maison. La famille est son fief naturel, elle y occupe une place privilégiée, et y exerce un indéniable pouvoir : famille-refuge, famille solidaire, qui prend soin de ses anciens et conserve aussi longtemps qu’ils le souhaitent ses rejetons en son sein. Le père en est le chef, la mère, l’âme. « Voulez-vous avoir la preuve par trois que le Christ était Grec ? », racontent en riant les jeunes, qui pratiquent volontiers l’autodérision : « Un : il croyait que son père était Dieu, deux : il était persuadé que sa mère était vierge et trois, il a vécu chez ses parents sans rien faire jusqu’à trente-trois ans ».

La solidarité familiale est très forte encore dans toute la Grèce, en milieu urbain presque autant qu’en milieu rural. Elle joue pour tous les âges, et dans tous les cas de besoin : handicaps de l’âge pour les vieux, difficultés d’établissement ou chômage pour les jeunes ; elle n’est quasiment jamais mise en question, et le fils prodigue sera accueilli quelles que soient ses fautes avec une tolérance qui semble toujours surprenante aux Européens du nord. « Nikos est paresseux - ti na kanoume- qu’y pouvons-nous, on ne va pas le refaire, n’est-ce pas ».

Dans une famille type de trois générations, la grand mère - la yaya - apporte d’ailleurs une contribution non négligeable : elle est un substitut efficace au déficit d’infrastructures, l’insuffisance de crèches en ville, par exemple. A l’inverse, il serait impensable, dans tous les milieux, de ne pas prendre complètement en charge yaya ou pappous - c’est à dire grand-mère ou grand-père - si cela s’avère nécessaire. La honte de les avoir abandonnés à leur sort dissuaderait d’ailleurs les moins généreux. Ce qui n’empêche pas la grande majorité des Grecs d’en vouloir à l’Etat de la déficience chronique de ses services sociaux : « l’entraide familiale a bon dos », entend-on dire de plus en plus, dans les couloirs d’hôpital où il faut encore passer la nuit pour s’occuper de « son » malade, ou dans les files d’attente des bureaux de l’IKA - la Sécurité sociale grecque. Car, désormais, la comparaison avec ce qui se passe chez les partenaires européens étant plus facile, le citoyen est devenu également plus exigeant. Le traditionnel fatalisme grec est entrain de fondre au soleil de l’Europe sociale.

Entre filles

Un des signes les plus marquants des changements intervenus entre les deux sexes est la sortie le soir « entre filles ». Aujourd’hui, il est fréquent de rencontrer à la taverne, au cinéma, voire dans un bar, une « paréa », c’est à dire un groupe d’amis, entièrement féminin, ce qui était inconcevable il y a encore quelques années. A la génération précédente, la femme d’un marin, par exemple, ne pouvait envisager de sortir le soir, fut-ce avec sa cousine, tant que son mari voyageait. Les femmes des « Enfants du Pirée », tube international des années 1960 lancé par Mélina Mercouri, ne pouvaient être que des filles à matelots !

Pour conquérir son indépendance, la femme grecque devra d’abord surmonter quelques handicaps sérieux : l’inégalité des chances et des salaires, comme partout ailleurs, mais aussi le poids de la « réputation ». En province, la société reste très réticente à l’égard des jeunes filles par trop émancipées. Comme c’est souvent le cas dans la société grecque, la législation est en avance sur les moeurs.

L’institution du mariage civil, la dépénalisation de l’avortement dès 1980 et son remboursement par les mutuelles d’assurance, l’abrogation de la sacro-sainte dot qui assujettissait financièrement la femme au mari et à sa famille, l’alignement du statut des enfants nés hors mariage sur celui des enfants légitimes, la faculté offerte à la femme de choisir son patronyme, toutes ces avancées réelles ne sont pourtant pas parvenues à libérer totalement la condition féminine des pesanteurs du passé. La fidélité à la famille reste inchangée : le taux annuel de divorces ne dépasse pas 15%, et le pourcentage de mères célibataires stagne autour de 3,5%, bien au-dessous de la moyenne européenne. Du moins les filles ne se marient-elles plus à 18 ans comme c’était fréquemment le cas - dans les villages, et particulièrement dans les îles, les grands mères de moins de quarante ans n’étaient pas rares : l’âge moyen du mariage est désormais de 26 ans pour les femmes (et de 30 ans pour les hommes).

Jeunes dans un pays de vieux

L’attachement à la famille, d’une part, l’accroissement du niveau de vie au cours des trente dernières années d’autre part, n’ont pas eu l’effet attendu sur la démographie : les Grecques s’obstinent à ne pas faire d’enfants. Le taux de fertilité, de 1,30, est l’un des plus faibles de l’Union européenne, et le nombre des avortements recensés dans les hôpitaux d’Athènes atteint encore des sommets : de 100000 à 120000 en moyenne annuelle. Combiné à une remarquable longévité - l’espérance de vie des hommes à la naissance est de 75 ans, record que seule la Suède dépasse en Europe- cette stagnation de la natalité fait de la Grèce de plus en plus un pays de vieux. Toutes les enquêtes en témoignent : la peur de l’avenir pour leurs enfants est un important facteur dissuasif de procréation pour les couples. De fait, avec un taux de chômage de 21,6% en 2002 chez les jeunes pour une moyenne de 10,5% sur l’ensemble de la population active, les perspectives d’avenir ne sont pas vraiment roses lorsqu’on a aujourd’hui de 20 à 25 ans en Grèce. Surtout pour les jeunes diplômés que l’on retrouve le plus souvent dans des secteurs d’activité sans rapport avec l’éducation qu’ils ont reçue. Le niveau d’instruction a certes considérablement progressé ces vingt cinq dernières années : mais s’il est un domaine qui nécessite en priorité des réformes profondes, c’est bien le système d’éducation publique. Dans toutes les classes du secondaire, au gymnase- l’équivalent du collège- comme au lycée, l’enseignement est fondé sur la mémorisation de textes, bien plus que sur leur analyse. De sorte qu’à leur entrée à l’université les étudiants sont confrontés à l’apprentissage de savoirs que tout lycéen moyen devrait normalement posséder. Pour boucher les trous, les jeunes suivent, parfois pendant plusieurs années, des cours du soir dans des « boîtes à bachot » privées - les fameux « frontistiria »- qui grèvent lourdement le budget des familles. Les ministres de l’Education nationale trébuchent les uns après les autres sur ce problème qui tend à prendre, avec le temps et les conflits d’intérêts, l’aspect de la quadrature du cercle. Autre conséquence : dans l’espoir de recevoir une éducation plus conforme aux besoins du marché du travail, de très nombreux jeunes ( cinq ou six fois plus qu’au Portugal ou en Italie, par exemple) vont s’inscrire dans des universités étrangères. Pour les plus brillants d’entre eux, la tentation est grande alors de ne pas rentrer. « L’accès à des postes intéressants et conformes à nos études dépend, uniquement, exclusivement des relations », constatent amèrement la plupart des diplômés en panne de situation... A les croire, « la Grèce est le pays des talents gâchés ».

Mais, si « le passage de l’école à la vie active semble plus malaisé en Grèce qu’ailleurs », selon un récent rapport de l’OCDE, celui de l’adolescence à la vie tout court reste, dans ce pays, particulièrement protégé. La hausse vertigineuse des prix de l’immobilier ne permet plus guère aux parents, d’ailleurs délivrés de la contrainte de la dot, d’offrir un appartement à leur progéniture comme autrefois. Mais ils ne font aucune difficulté pour leur fournir le vivre, le couvert, et ...le blanchissage, aussi longtemps qu’ils le souhaitent. L’argent de poche est généreusement accordé, au fils surtout, qui « doit » sortir le soir. A voir la prolifération de bars et boites de nuit dans certains quartiers d’Athènes, on ne peut qu’admirer la capacité des jeunes Grecs à dépenser sans compter le fruit du labeur parental. « La pauvreté appelle le bon temps », dit un proverbe, et les jeunes, d’Athènes à Thessalonique, entendent bien le mettre en pratique. « On verra plus tard » est le maître mot parmi une jeunesse qui, à l’opposé de la génération précédente, se désintéresse notoirement de la politique politicienne, et lui préfère la musique et le football. Et pourtant...Les campus d’universités ne se transforment plus en champs de bataille idéologique comme c’était la tradition, mais la cause de l’alter-mondialisme, entre autres, a suscité ces dernières années de grandes manifestations de solidarité qui transcendent les générations et surtout les clivages idéologiques traditionnels.

Françoise Arvanitis, La Grèce des grecs, éditions Liana Lévy

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