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Islam et islamisme

mercredi 10 août 2005, par rigas

Un article de Pénélope Larzillière dans le journal Le Monde.

Islam et islamismes, par Pénélope Larzillière

Point de vue

LE MONDE | 10.08.05 | 13h34 • Mis à jour le 10.08.05 | 13h34

L’islam interdit le suicide. Pour cette raison et pour justifier leurs actions, les mouvements islamistes qualifient donc d’"opérations martyres" les attentats-suicides. Un mode d’action largement controversé parmi les religieux musulmans, et qui a fait l’objet de plusieurs fatwas soit pour en dénoncer le principe, soit pour critiquer son emploi contre des civils. Remarquons également que ces actions se réfèrent à une martyrologie qui est loin d’être exclusivement chiite.

Mis à part le Hezbollah libanais, la plupart des mouvements islamistes sont sunnites et pratiquent les attentats-suicides. En fait, nous assistons à une interprétation idéologique du corpus plurivoque de l’islam à des fins politiques. C’est aussi vrai lorsque les différents groupes islamistes mobilisent le thème général du djihad contre les kuffar (les infidèles). Mais cet usage commun recouvre des objectifs différents d’un mouvement à l’autre. Comment se définissent le djihad et les kuffar ? De quelle lutte est-il question ? Des distinctions théologiques existent dans l’islam entre le djihad majeur, qui désigne le combat mené par le croyant pour s’améliorer lui-même, et le djihad mineur, qui renvoie à la guerre sainte pour défendre les musulmans et leur terre. Mais pour ces islamistes, l’enjeu n’est pas là. La façon dont ils vont définir leur djihad va différer nettement, entre ce qu’on pourrait qualifier d’islamo-nationalisme d’un côté et de djihadisme international (type Al-Qaida) de l’autre. Le clivage essentiel se situe autour de la territorialisation ou pas de leur combat.

En ce qui concerne l’islamo-nationalisme, dans lequel on pourrait classer notamment le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais, mais aussi certains des combattants tchétchènes, on peut constater une mise en vocabulaire religieux d’enjeux qui restent territoriaux. Il se caractérise par l’appel à la libération d’un territoire spécifique et la désignation d’un ennemi précis : l’occupant, désignation sous laquelle ils mêlent civils et militaires. Les islamistes reprennent ici les objectifs territoriaux des nationalistes et les sacralisent. Cette démarche est à l’origine du soutien qu’ils peuvent obtenir.

A cela s’ajoute la disqualification historique aux yeux des populations concernées des options alternatives, après l’échec des négociations et des autres formes de lutte. Sans comparer deux conflits issus de contextes extrêmement différents, on peut constater que le renforcement des islamistes dans les territoires palestiniens et en Tchétchénie a eu lieu, dans les deux cas, lors d’une reprise des affrontements. Après une première phase, où ils étaient peu présents, suivie d’accords de paix très partiellement appliqués. Ainsi, la montée du Hamas dans les territoires palestiniens s’est effectuée parallèlement à l’échec des accords d’Oslo.

L’attentat-suicide représente un instrument stratégique pour les organisations islamiques, à la fois arme et facteur de légitimation à travers la référence au "martyre". Pourtant, même la partie des Palestiniens qui les soutient n’est guère convaincue de l’intérêt stratégique de l’emploi de telles méthodes en vue de renverser le rapport de forces. Le manque de perspective est tel que la projection d’un avenir sur le moyen terme a quasi disparu. La pétition contre les attentats-suicides d’intellectuels et hommes politiques palestiniens, en juin 2002, insistait sur cette absence. Elle soulignait que si l’essentiel des victimes, côté palestinien, étaient civiles (argument souvent utilisé par les islamistes pour justifier les attentats-suicides), le fait même de commettre de tels actes poussait à une guerre existentielle mais ne transformait en rien la situation des Palestiniens.

Au fond, l’attentat-suicide se rattache bien plutôt pour les kamikazes au très court terme d’une part, où il répond à une volonté de vengeance (souvent, la liste des morts qu’il souhaite venger est nommément citée dans le testament du kamikaze), et au très long terme d’autre part, dans une dimension eschatologique. La rhétorique religieuse du martyre et du djihad leur semble inscrire de nouveau la lutte dans un horizon victorieux ultime, au-delà de leur échec actuel.

On voit ici comment rhétorique religieuse et appel au martyre sont utilisés par les organisations islamistes dans le cadre d’un nationalisme sacralisé. Pour le djihadisme international, tout au contraire, la dimension territoriale va disparaître au profit d’un discours globalisant anti-occidental, les kuffar devenant alors tous les non-musulmans. La communauté de référence est pour eux une umma de croyants transnationale.

A l’intérieur de ces mouvements, les nombreux documents et vidéos circulant sur les conflits russo-tchéchène, israélo-palestiniens, indo-pakistanais, etc. servent seulement à mettre en évidence cette attaque mondiale contre les musulmans face à laquelle ils doivent impérativement se défendre. Les spécificités de chacun de ces conflits disparaissent, l’appel est à la lutte généralisée et non pas à la libération d’un territoire.

Si les distinctions en termes de stratégie et d’objectifs sont donc très nettes entre ces deux types d’islamisme, des liens existent-ils ou peuvent-ils se mettre en place entre ces courants ? Le cas tchétchène est à cet égard éclairant car on trouve sur ce territoire à la fois des islamo-nationalistes et des djihadistes internationaux (au contraire des territoires palestiniens, où les djihadistes ne sont pas présents).

L’évolution du nationalisme tchétchène vers un islamo-nationalisme s’est faite à travers l’utilisation d’une référence religieuse qui est essentiellement combattante : l’"âge d’or" des luttes pour l’indépendance menées par l’imam Chamil au XIXe siècle. L’objectif affiché reste l’indépendance de la Tchétchénie. En ce sens, les communiqués des combattants tchétchènes se distinguent nettement de la façon dont le conflit russo-tchétchène est présenté par les djihadistes internationaux. Ces derniers thématisent au contraire une lutte globale entre musulmans et kuffar. La population tchétchène a, dans sa majorité, refusé les combattants extérieurs djihadistes et leurs discours déterritorialisés. Ce n’est qu’à travers leurs alliances avec des chefs locaux, auxquels ils apportaient des financements et une compétence militaire (souvent acquise en Afghanistan dans la lutte contre les Soviétiques), qu’ils ont pu obtenir une certaine intégration, à la condition également d’une adaptation de leurs discours vers un plus grand nationalisme.

Cependant, il faut remarquer qu’au niveau idéologique la rhétorique djihadiste ne suscite pas d’oppositions réelles, et trouve parfois de la compréhension parmi les islamo-nationalistes, tant qu’elle se situe sur des terrains extérieurs.

Lorsque les organisations djihadistes ont cherché par contre à se développer directement dans les mêmes populations que les organisations islamo-nationalistes, des affrontements violents ont eu lieu (dans les camps palestiniens libanais, par exemple). On est donc loin d’observer un continuum entre ces différentes organisations. Plus le rapport au territoire et à la lutte réelle est important, moins l’idéologie djihadiste a de prise et plus elle semble décalée.


[Pénélope Larzillière-http://www.ceped.org/fr/membres/chercheurs-enseignants-chercheurs/article/larzilliere-penelope>] est sociologue, spécialiste du Proche-Orient à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) rattachée au CEPED.

Article paru dans l’édition du 11.08.05
Sources :
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3232,50-679020,0.html

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