Souvenirs : Bruno Latour

En octobre dernier, Bruno nous a quittés.

Il ne nous quittera jamais vraiment car il a profondément marqué la façon de penser les relations entre les humains et les objets, entre "humains et non-humains". Mais pour moi, il reste ce jeune homme plein de passion, qui enseignait au CNAM en1980 en étant le soi-disant assistant de Jean-Jacques Salomon (Bruno n’aurait pu être l’assistant de personne !). C’est grâce à lui et ses passionnantes leçons (qui devaient devenir quelques années plus tard "Science in action") que je me suis intéressé au STS au point d’en faire mon métier. Ces cours de Bruno, c’était un feu d’artifice permanent, une idée par minute (j’exagère : aller, on va dire une idée par demi-heure !) et une volonté farouche d’échanger pour tester ses idées.

Il avait déjà rédigé son " Irréductions. Tractatus theorico-philosophicus". Plus tard, Irréductions a été publié en annexe de "Pasteur. Guerre et paix", livre qui aurait dû s’appeler La pasteurisation de la société française, mais Claire Salomon-Bayet avait mis un véto sur l’utilisation de ce titre (et je ne sais pour quelle raison, Bruno accepta ce verdict). Le Tractatus était un polycopié relié par une bande noire, avec des collages (comme ceux de Pandore et je crois bien que la version que j’avais en main était dactylographiée par Denise de Pouvourville qui était la secrétaire de rédaction de Pandore). Bruno y déclare la guerre à l’épistémologie, à la philosophie classique, au système d’enseignement de la philo officielle ; il dit que tout n’est que lien, que rien ne peut être réduit à autre chose et que la réalité est ce qui résiste à l’épreuve. Ces simples maximes de philosophe ont été un véritable choc. Le fait que Bruno singe le style de Wittgenstein m’avait d’ailleurs fait croire que je lirais un ouvrage dont je ne comprendrais rien — comme lorsque je lisais Wittgenstein. Il a d’ailleurs effacé tout ce qui pourrait le rappeler, car au fond, la philo de Bruno est réaliste tout en étant constructiviste et Wittgenstein n’était ni l’un ni l’autre, Bruno est un homme de dialogue et Wittgenstein un philosophe du soliloque. Mais surtout : Irréductions est limpide de clarté, facile à lire, qui m’a servi comme guide de vie un bon moment. Et, de plus, il contient a une confession sur le pourquoi de tous ses choix philosophiques, lorsqu’il se décrit dans un moment poignant, assis au bord de la route quelque part en Bourgogne, à se demander ce qu’il faisait là, à enseigner une philosophie totalement dénuée de sens. C’est aussi pour cela que pour moi Bruno était avant tout un philosophe [1], qui m’a permis de jeter Wittgenstein à la poubelle (malgré la beauté des textes et les exégèses passionnantes de Jacques Bouveresse)…

Ces trois livres (Lab Life, Science in action et Irréductions) m’ont fait voir les sciences sociales différemment, et surtout m’ont servi à abandonner la quête épistémologique avec laquelle je m’étais extrait de l’économie (et du communisme !) mais sans m’offrir de véritable option pour le futur. Mes premiers pas au Centre STS du CNAM m’ont ainsi ouvert la voie.

La simplicité avec laquelle il a démoli l’épistémologie policière, celle qui garde les frontières de la Vérité et combat les charlatans et les pseudo-sciences, était vraiment réjouissante. Avec le même entrain, dans ses cours du soir au CNAM, Bruno faisait émerger des concepts dans ses échanges avec les étudiants. Nous étions incité à intervenir et je dois dire que je ne m’en privais pas. Mais nous étions fort peu nombreux, il est vrai (j’avais même fait venir ma future épouse Chantal, et Bruno non seulement ne s’y était pas opposée mais au contraire l’a embarqué dans ses échanges, comme il le faisait avec tout le monde). Dans le cours, il évoquait une vague idée et les concepts, au travers de ses échanges devant nous, se formaient comme miraculeusement. Là aussi, philosophe "à l’ancienne" (ou plutôt à la grecque), pratiquant la maïeutique. Encore que je le soupçonnais de travailler avec un soin tout particulier ses cours (extraits de textes, graphiques, références issues des historiens des sciences — notamment .

Je me souviens comme si c’était aujourd’hui, un de ces échanges auquel j’ai participé. Bruno faisait un cours sur deux ou trois semaines sur ce qui fait la force des scientifiques. Il avançait l’idée que les scientifiques sont peu nombreux mais puissants dans leurs analyses car ce qu’ils disent ici et là est toujours identique. Que pour y arriver il leur faut trimballer leurs labos s’ils devaient refaire leurs expériences. Qu’est-ce qui circule alors, comment circulent les idées scientifiques. Elles vont du labo à des bases de données, à des ... Centres de calculs (j’entends sa voix, en l’écrivant) et ces vérités scientifiques —qui ne sont en réalité que des "traces" de leur travail, des listes de chiffres, des graphiques, des tableaux, ne se modifient pas dans le temps et l’espace, sont mobiles lais ne s’altèrent pas .. et je dis alors "ce sont des mobiles immuables". Ce qui circule, des vérités scientifiques, sont des objets/des énoncés mobiles mais qui dans leur déplacement ne se modifient pas. Cette immuabilité était essentielle dans la démonstration que faisait Bruno. Après ce cours, il m’a d’ailleurs demandé si chez Marx il y avait quelque chose qui permette d’affirmer la même chose lorsqu’il évoque les circuits entre marchandises et monnaie (les fameux M-A-M et A-M-A dans le Capital qu’à l’époque je connaissais bien). Dans cet échange, j’ai prononcé le terme "mobile immuable" car c’était le terme qui convenait le mieux pour qualifier ce qu’il formulait clairement, debout devant le tableau noir, en cherchant un terme, un de ces mardis soir où avaient lieu ses cours. Durant presque deux ans, Bruno a usé de cette méthode aussi bien dans ses cours au CNAM qu’ensuite dans des séminaires au CSI.

C’est au CSI, trois ou quatre années plus tard, qu’il nous a livré le manuscrit du livre et qu’il a demandé de lire et commenter. Toujours cette volonté d’échange. Une des discussions avait porté sur les dessins un peu bizarres que Bruno produisait sur son Mac. C’était une période furieusement prolifique avec "Unscrewing the Big Leviathan" (1981), "Give me a laboratory and I will move the world" (1982) "Comment redistribuer le Grand Partage ?" (1983)... Une période où le binôme Latour-Callon marchait à plein. Cela était assez joyeux et plein de bonne humeur partagée.

Bruno adorait la science et disait souvent n’y rien comprendre (ce qui était faux), mais avait la ferme intention de tout discuter, tout partager. Sa bible à cette époque était la revue New Scientist ,mais surtout il pratiquait une lecture assidue de tous les historiens des sciences [2] et échangeait avec les plus célèbres grâce à sa réputation acquise avec Laboratory Life et la fréquentation assidue des colloques — en particulier ceux de la 4S. Mais il se déclarait sociologue ou anthropologue des sciences et disait ne pas rentrer dans les contenus (ce qui était aussi faux), mais disait enseigner une méthode pour "suivre les acteurs". Ses séminaires, devenus nettement plus structurés au CSI de l’École des Mines, étaient toujours passionnants et souvent l’occasion d’inviter des personnalités. C’est comme ça que nous avons assisté à une brillante démonstration de Michel Serres sur la naissance de la géométrie (l’ombre triangulaire des pyramides m’a longtemps hanté après cela).

Grâce à ce formidable coup d’air frais qu’il était, une fois parti du CNAM, il a emporté avec lui sa "boutique" Pandore (son bureau au CNAM servait de secrétariat à Pandore et pendant une bonne année, j’ai participé à sa mise en page) qui a subsisté encore deux ans au CSI à l’École des Mines. Le Centre de sociologie de l’innovation (CSI) était un ieu extraordinaire avec Michel Callon à sa tête, nous sommes en 1982, Mitterand a gagné les élections. Michel fait partie du groupe de scientifiques qui vont proposer de réorganiser la recherche de fond en comble. Il a des liens très étroits avec le tout nouveau Ministère de la Recherche de Chevènement et il est branché avec tous les réformateurs de l’époque qui deviennent patrons des grands organismes de Recherche : Pierre Papon au CNRS, Philippe Lazar à l’INSERM, Kourilsky à Pasteur, Alain Ruellan à l’ORSTOM... Michel fonde l’Association démocratique de maîtrise des sciences et des techniques (ADEMAST) et s’engage dans des travaux sur la politique de la recherche.

C’est là que j’ai pu travailler avec Michel et Bruno en faisant une série d’interviews de responsables de la recherche sur la question à l’époque improbable de la "programmation de la recherche". Le rapport issu de ce travail est le seul que j’ai co-signé avec ces deux illustres mentors. Mais ce travail m’a aussi taraudé : comment se faisait-il que la méthode décrite dans Science in Action que Bruno m’avait enseignée pendant une année entière, ne fonctionnait pas ici ? Je pataugeais dans mes notes quand Michel nous réunit pendant une heure à trois, où je raconte ce que j’ai appris dans les organismes et au Ministère sur cette maudite programmation (en fait, inexistante en dehors de la gestion des Grands Programmes Prioritaires lancés par le gouvernement à l’époque). Michel finit par dire :"Bon, je vais donc écrire tout ça ! ". il est revenu une semaine après avec le manuscrit du rapport sur lequel nous n’avons eu qu’à faire des corrections mineures. Il y avait là en effet ce qu’on avait raconté dans la réunion et les dessins que Bruno avait faits sur son Mac (méthode utilisée aussi pour Science in Action) pour illustrer le processus de négociation entre acteurs pendant la réalisation des programmes de recherche. Michel y a inventé le terme de "mouvement tourbillonnaire" pour décrire le processus de programmation, Bruno a dessiné les tourbillons et j’ai apporté le terrain des interviews avec les divers responsables. Michel m’a fait écrire deux annexes, l’une sur les mobilités inter-organismes (grand sujet politique du moment) et l’autre sur la création d’une unité qui établirait des indicateurs de la science et la technologie, à l’instar de la Science Indicators Unit de la NSF que je venais juste de visiter à Washington DC [3] . En un mot un ...Centre de calcul latourien. J’étais convaincu alors que toutes ces questions de politique de la recherche ne l’intéressaient pas du tout alors qu’elles me semblaient être la voie que je devais adopter.

C’est à ce moment que je passe aussi mon concours pour entrer à l’ORSTOM. Roland Waast avait contacté, en bon polytechnicien, l’école des mines et donc aussi, en bon sociologue, le CSI pour savoir s’il n’y avait pas de candidat qui pourrait se présenter au Concours. Michel parle de moi et je me suis en effet présenté et réussi ledit concours. J’ai voulu alors suivre les pas de mon mentor —Bruno a fait son service national comme VSN en Côte d’Ivoire et il en est parti après avoir rédigé sa thèse et un rapport dévastateur sur le néo-colonialisme— et je me suis intéressé aux acteurs impliqués dans l’acquaculture en Côte d’Ivoire. C’est avec des océanographes biologiques (Jean-René Durand) que j’élaborais un projet pour une expatriation en Afrique (ma lecture de Michel Leiris m’avait convaincu que je devais aller sur le continent noir). Mais Roland, alors chef de département, m’a indiqué que je devais aller obligatoirement en Amérique du Sud et si possible au Brésil. Ce fut le Vénézuéla, en grande partie grâce à Hebe Vessuri et au travail remarquable qu’elle avait effectué là-bas. [4]
Le rapport sur la programmation de la recherche a été publié grâce au travail politique de Michel Callon, [5] alors que je me trouvais à Caracas, et que nous avions invité Michel à donner une série de conférences. Hubert Curien avait accepté l’idée de l’Observatoire des Sciences et des Techniques. Si je n’avais pas été à l’étranger, peut-être aurais-je été non seulement le papa putatif de cet OST mais le premier directeur. C’est Rémi Barré qui a occupé cette fonction avec brio.

La vie a fait que lorsque je suis parti au Venezuela, nous n’avons plus eu que des contacts sporadiques avec Bruno. À mon retour, il n’avait pas aimé ma thèse sur la recherche appliquée au Venezuela. Pourtant j’y développe une analyse assez critique des politiques de science dans un pays en développement après 4 ans de terrain et de recherche en partenariat au Centre d’études du développement de l’Université centrale du Venezuela. [6] Mais il est vrai que les deux chapitres qui parlent de la recherche agronomique, mes deux principaux terrains, ne sont pas de l’ethnologie des sciences mais une analyse des réseaux. Mais je montre que les acteurs, dans les deux cas (le programme de maïs de Barinas et le développement de la légumineuse Canavalia) sont incapables de créer des alliances, car ils ne trouvent à aucun moment les ressources pour emporter l’adhésion à leurs recherches en dehors des participants à ces mêmes travaux. Et de plus, j’avais introduit Thierry Bardini, un jeune VSN français qui a travaillé avec moi sur les débuts de l’agronomie en Vénézuéla, aux science studies. [7] Rien de tout cela ne trouva grâce à ses yeux.

Nous nous sommes revus, mais en Grèce, car Bruno et Chantal aimaient bien aller en Grèce et nous avions des amis communs en la personne de Mickès Coutouzis et de son épouse Corina Politi laquelle, détail amusant, avait été ma prof d’allemand quand j’étais au lycée à Athènes. Mickès avait fait sa thèse [8] avec Bruno et c’est sans doute la première thèse qu’il a dirigé, même si nominativement la thèse est effectuée "sous la présidence de JJ Salomon" comme cela est indiqué en note de bas de page dans un article hors du commun, qui la résume superbement [9] . Et je garde d’un de ces voyages, une soirée amusante où nous avons joyeusement discuté en famille. Bruno a toujours eu des mots gentils pour ma famille et il était aussi un ami agréable et plein d’humour. Il pouvait être aussi intransigeant et même cassant. Il faisait son chemin avec une ambition forte, une curiosité dévorante et une grande imagination, une audace inventive, un amour des débats qui était hors du commun. [10]

En faisant son chemin, il a semé beaucoup d’espoir.

[1Et pas un philosophe tardif faisant son coming out en 2010 —avec un humour décoiffant d’ailleurs— dans un article de Social Studies of Science

[2D’ailleurs le livre sur Pasteur fut publié avant Science in action.

[3Lire Arvanitis, R. (1983). L’évaluation de la recherche aux Etats-Unis et l’utilisation de mesures quantitatives de la science (Rapport de recherche pour le Centre de Prospective et d’Evaluation (CPE), Ministère de l’Industrie et de la Recherche). Paris : Centre de Sociologie de l’Innovation, Ecole des Mines de Paris.http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_7/divers2/22757.pdf (voir en particulier le chapitre 5)

[4Hebe a introduit les études sociales de la science et c’est probablement la première lectrice de Bruno Latour sur le continent sud-américain qui le fait lire et l’apprécie.

[6Une partie de ce partenariat est décrit ici dans un échange entre Arnoldo Pirela et moi : Arvanitis, R. et A. Pirela (2019). "De la circulation cosmopolite à l’émigration forcée : expérience d’un chercheur vénézuélien." Monde Commun, https://doi.org/10.3917/moco.003.0086 (3) : 86-182. https://www.cairn.info/revue-monde-commun-2019-2-page-86.htm

[7Thierry est aujourd’hui professeur de communication à l’Université de Montréal.

[8Société et technique en voie de déplacement : le transfert d’un village solaire des Etats-Unis en Crète, Paris-Dauphine

[9M. Coutouzis et B. Latour, "Le village solaire de Frangokastello" L’année Sociologique (1986) n°36 (pp. 113-167).

[10Dominique Vinck a rédigé un hommage pour Bruno Latour, auquel j’ai participé comme certains des collègues du Comité de rédaction de la Revue d’anthropologie des connaissance, https://journals.openedition.org/rac/29397

Posté le 29 décembre 2022